Rions un peu. En février 2003, le KOF et le BAK, deux instituts de prévision, s'attendaient pour l'année en cours à une croissance du produit intérieur brut (PIB), de 0,5% et 1%, respectivement. Trois mois plus tôt, le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) osait lui annoncer le retour de la croissance et misait sur une progression de 0,8% de la richesse nationale. Hélas, l'économie suisse a finalement connu cette année-là... une récession (-0,3%).

Vendredi dernier, le Créa a publié une intéressante étude sur la fiabilité des prévisions conjoncturelles. Résultat cruel pour tous les sondés: KOF, BAK, OCDE, UBS et Créa se trompent année après année. Petite consolation pour l'institut lausannois (qui a réalisé le classement): contrairement à sa mauvaise réputation, il ne commet pas plus d'erreurs que les autres.

La critique reste cependant assez facile. La prévision comprend une prise de risque. Cependant compte tenu des progrès technologiques (comme la puissance toujours plus grande des ordinateurs), de l'amélioration du travail de l'Office fédéral de la statistique (OFS) ou encore de l'avancée (du moins on l'espère) des recherches académiques, on pourrait s'attendre à ce que les prévisions économiques affichent une meilleure fiabilité.

Il n'en est rien, comme le montre le travail du Créa. Pourquoi? Est-ce dramatique? Piqués au vif, les conjoncturistes développent, non sans raison, une panoplie d'explications qui expliquent leur échec persistant.

La mauvaise disponibilité des données suisses constitue une contrainte majeure. Tous les conjoncturistes saluent les progrès récents réalisés par l'OFS. Mais il reste encore de la marge pour atteindre les standards européens. Les statistiques concernant les finances publiques sont toujours publiées avec un retard important. La structure fédérale, qui ralentit la collecte des informations, ne justifie pas tous ces délais. L'Espagne, qui possède aussi ce type de structure, vient de publier des comptes nationaux du 3e trimestre 2005. Les dernières données disponibles pour la Suisse datent de 2003, regrette-t-on à l'OCDE. Qui pourrait ajouter que les révisions fréquentes des chiffres compliquent encore les prévisions à court terme.

Certaines modifications structurelles de l'économie alourdissent encore la tâche des prévisionnistes. C'est le cas du poids croissant de la place financière, qui contribue à plus de 20% des recettes fiscales et à 15% de la valeur ajoutée du pays. Soumises aux aléas des marchés boursiers, les banques augmentent la volatilité du PIB. Et de manière plus générale, comme en témoigne la récente vague de nouvelles cotations, les entreprises recourent davantage aux marchés financiers pour se développer. Que les Bourses connaissent un trou d'air soudain, et les prévisions devront être sensiblement révisées.

Autre facteur structurel, la participation de l'économie suisse à la mondialisation. Pour bien saisir la conjoncture helvétique, il faut toujours plus tenir compte de l'évolution des économies voisines. Voire, modéliser l'économie mondiale! En outre, la conjoncture réagit plus vite aux chocs extérieurs qu'il y a dix ou quinze ans. Ce qui fragilise encore la fiabilité des prévisions à court terme.

Enfin, les économistes reconnaissent que leur principal défi consiste à saisir les retournements, comme le montre le magistral loupé de 2003. Et ce d'autant plus qu'ils restent d'indécrottables optimistes. Tous reconnaissent ce biais. Auquel s'ajoute celui, plus grave, de préférer avoir raison, et plus souvent tort, avec tout le monde, que d'être juste seul. Une attitude que l'on retrouve fréquemment, comme chez les analystes financiers qui notent les entreprises souvent dans le même sens.

Faut-il alors jeter les prévisions à la poubelle? Je ne le crois pas. D'abord, parce que tout instrument présente des limites. Les connaître permet d'en faire meilleur usage. Ensuite, les économistes, en marge des grands modèles, développent des indicateurs, nationaux ou locaux, qui devraient les aider à mieux sentir le vent tourner. UBS vient d'en lancer un pour mieux suivre le climat de consommation. Le Créa travaille sur l'estimation d'un PIB lémanique.

Enfin, tous s'emploient à mieux identifier les évolutions à moyen et long termes, moins sensibles aux aléas de la Bourse ou à un soudain renchérissement du pétrole. Seuls les acteurs financiers, qui doivent prendre des décisions quotidiennes font encore des efforts pour déceler la moindre variation du pouls de la conjoncture. Le BAK en a tiré une leçon radicale. Il ne continue à formuler des prévisions à un an que pour sa vitrine médiatique. Et l'institut bâlois a choisi depuis longtemps de privilégier les prévisions sectorielles et régionales, qu'il juge plus aisées à maîtriser. C'est là aussi qu'il trouve la plupart de ses clients.

Naviguer à deux ou trois ans, anticiper les changements de tendance, telle est la nouvelle mission des prévisionnistes. Il n'existe rien de mieux que leurs travaux pour faire de la politique économique.