Le secteur de l'énergie, le plus important au monde en termes d'investissements et d'échanges commerciaux, entre dans une phase de turbulences politico-économiques qui suscitent les plus vives inquiétudes. On a peur que la pénurie électrique ne finisse par gagner l'Europe, peur que les réserves de pétrole ne soient l'objet de conflits armés pour leur contrôle et l'on redoute que la Russie n'exerce un chantage sur ses livraisons de gaz qui vont fortement augmenter au cours des vingt prochaines années.

L'inquiétude est telle que l'économiste français Jean-Paul Fitoussi, très influencé par l'étatisme à la française, en appelle carrément à la renationalisation européenne de l'énergie. Il cite les résultats très mitigés de la libéralisation du marché électrique aux Etats-Unis. Mais, curieusement, il omet la Grande-Bretagne, les pays scandinaves qui ont ouvert leur marché et privatisé tout ce qui pouvait l'être et n'ont connu aucune panne électrique comparable à celle qui a frappé dernièrement l'Allemagne... et la France du tout nucléaire.

Quant à l'efficacité des «renationalisations» dans le secteur énergétique, si elles sont en vogue partout dans le monde, les expériences passées ont souvent conduit à des désastres économiques.

L'Iran et le Venezuela, pour prendre deux grands producteurs de pétrole, ont perdu des parts de marché et leurs infrastructures sont en très mauvais état ou obsolètes. Quant à la Russie, l'histoire est sans appel: de 1987 à 1996, les entreprises publiques avaient réussi le prodige de réduire de moitié la production russe, entre erreurs de management et criminalisation rampante, comme le souligne l'économiste AndersAslund, chercheur à l'Institute for International Economics (Washington, D.C.).

Par comparaison, en 1999, 90% de l'industrie pétrolière étaient en mains privées et, pendant cinq ans, la production augmenta de manière exponentielle, grâce aux nouvelles technologies et à l'expertise étrangère. En 2000, Yukos (alors privé) a versé 6 milliards d'impôts dans les caisses du Kremlin.

En 2003, Vladimir Poutine a lancé un vaste processus de renationalisation. Les premiers effets? La production d'hydrocarbures russe progresse peu, pour ne pas dire qu'elle stagne. La décision de Gazprom d'exploiter seul l'énorme gisement gazier de la mer de Barents, qui intervient après les menaces d'annuler deux licences accordées aux firmes étrangères pour les champs pétroliers de Sakhaline, laisse présager du pire. D'ailleurs, les grands patrons des compagnies pétrolières occidentales ne sont nullement inquiets; ils sont convaincus que la Russie sera contrainte de frapper tôt ou tard à leurs portes si elle entend exploiter de manière rentable ses gisements pétroliers et gaziers.

Reste un fait incontestable: la Russie n'est pas un acteur fiable et l'accord énergétique que l'Europe envisage de signer le 24 novembre prochain avec Moscou (pour autant que le veto polonais soit levé) améliore peu la situation, même si les diplomates affirment le contraire. La Russie continuera d'utiliser le pétrole et le gaz comme une arme pour défendre ses intérêts géopolitiques.

Mais les Russes savent aussi que toute menace est à double tranchant: leur refus de se conformer aux principes du droit international en matière d'énergie renchérit leurs investissements et constitue une aubaine pour les énergies de substitution comme le gaz liquéfié, le charbon et, plus marginalement, le nucléaire et la biomasse.

L'autre dossier qui préoccupe l'Europe: le marché électrique. Lancée il y a quinzaine d'année, lorsque l'Europe était en surcapacité totale et généralisée, la libéralisation est en panne et la pénurie menace. Les Etats freinent les fusions transnationales. Et, plus grave, les anciennes compagnies publiques investissent peu dans la production et les infrastructures.

Tout se passe comme si les Européens se mettaient à douter des raisons pour lesquelles ils ont voulu décloisonner les marchés nationaux. Faut-il rappeler qu'il s'agissait d'induire la transparence et la concurrence dans la formation des prix, de capter l'épargne privée et de lancer un processus d'innovations dans un secteur protégé et peu ouvert aux technologies nouvelles?

Ces buts ne sont pas en contradiction avec les objectifs d'une meilleure sécurité d'approvisionnement. Au contraire. Mais ils ne seront atteints que si la régulation du système est forte et impartiale. Or, l'Europe peine à faire respecter l'idée d'un seul espace commercial aux acteurs qui verrouillent le marché.

C'est en quelque sorte le droit de la concurrence qui est dévoyé et, comme en Russie, une telle situation n'est pas propice aux investissements, du moins tant que la pénurie prévisible ne se reflète pas dans le prix et que le régulateur se montre conciliant sur les réserves de capacité de production. C'est bien par le respect du droit que se réglera la sécurité énergétique de l'Europe.