Il n'est pas toujours évident de mesurer l'influence de l'Allemagne en Europe. Sauf dans un domaine: l'énergie. Notre grand voisin, de loin la plus puissante économie de l'Union européenne, a pris une bonne longueur d'avance sur tous les autres pays, en dépit d'atouts «naturels» limités. Même si la transformation de la politique énergétique allemande doit beaucoup à l'ancienne coalition rose-verte de Gerhard Schröder, la première initiative date de 1991, avec la loi encourageant les sociétés électriques à développer les énergies renouvelables.

A la fin des années 1980, l'Allemagne est à la traîne. Réunifié, le géant allemand vomit les fumées de son mauvais charbon, le lignite, et a hérité du système énergétique communiste dont l'inefficacité n'a d'égale que la pollution. Pays industriel, dont la richesse fut fondée sur la houille et le minerai de fer, l'Allemagne est acculée aux réformes. Les plus simples s'imposeront naturellement: la fermeture des usines de l'Est. L'effet sera immédiat. L'Allemagne est l'un des rares pays dont les émissions de C02 ont baissé de 1990 à 2005 (-18%). Mais c'est évidemment avec la loi adoptée en l'an 2000 «Erneuer-bare-Energien-Gesetz (EEG) que l'Allemagne «verte», inspirée des travaux d'experts menés notamment en Suisse, va prendre son envol.

Cette loi met en place un dispositif simple mais très efficace. En lieu et place des subventions, elle stipule que les producteurs d'énergies renouvelables peuvent revendre au réseau leur énergie excédentaire à un prix de revient dont la valeur décroît chaque année pour tenir compte du progrès technique. En quelques années, c'est l'explosion des projets. Car, pour la première fois, les producteurs d'énergie alternative ont une garantie de rentabilité assurée sur le long terme.

Huit années plus tard, le bilan se lit dans deux chiffres: la part de l'énergie renouvelable a doublé, passant d'un peu moins de 3% à près de 7% de toute l'énergie; la part de l'électricité «verte» provenant du solaire et de l'éolien atteint 15%, de toute l'électricité, un record. C'est encore peu comparé aux grands nombres qui caractérisent l'énergie, mais c'est énorme car l'Allemagne a fait la preuve que les énergies renouvelables auront une place significative dans le mix énergétique des prochaines décennies.

Au plan de l'emploi, le bilan est largement positif. Près de 250000 personnes sont occupées dans le secteur des nouvelles énergies (près de 100000 dans le seul secteur de l'éolien), dont les revenus atteignent 25 milliards d'euros. Dans une vingtaine d'années, les emplois liés aux énergies renouvelables devraient égaler ceux de l'industrie automobile. Bien évidemment, le «plan» allemand n'est pas gratuit: la facture d'électricité des ménages a augmenté de 5%, ou de 3 euros par mois. Au total, le «surcoût» vert est évalué à 7 milliards d'euros.

Si la querelle entre ceux qui considèrent que la politique suivie est un «fardeau» et ceux qui saluent «une formidable opportunité économique et technologique» est loin d'être close, Angela Merkel tient le cap. Son gouvernement annoncera bientôt un second volet de la politique climatique (diminuer les émissions de gaz à effet de serre de 40% d'ici à 2020). Ce plan prévoit notamment toute une série de mesures visant à stimuler les économies d'énergie mais s'attaque également au puissant lobby automobile. En raison des tensions qui paralysent la coalition, il a été retiré en catimini de l'ordre du jour de la séance du gouvernement du 27 mai. Pour faire taire les rumeurs les plus folles, la chancelière a précisé que les mesures devraient être adoptées en juin et jure «que personne ne la fera dévier de sa route».

C'est important car le plan interviendra au moment où l'Union européenne se penche, elle aussi, sur la mise en œuvre de ses résolutions. Le modèle allemand va servir d'étalon dans les discussions entre les Etats et les lobbies qui, comme les consommateurs, sont favorables aux énergies propres mais les aimeraient gratuites ou presque. Le gouvernement allemand va devoir arbitrer entre des objectifs très ambitieux et le mécontentement de plus en plus fort qui monte avec l'envolée des prix du pétrole et du gaz. Au sein même des producteurs d'énergie renouvelable, les tensions sont vives entre ceux qui demandent un ralentissement du plan solaire au profit de l'éolien marin, de la biomasse et de la géothermie.

Enfin, l'Allemagne, comme la Suisse, est confrontée à la question nucléaire et au vieillissement de son parc. Mais elle est plus avancée dans ses réflexions stratégiques. Comme la Californie, l'Allemagne fait de l'économie «des énergies vertes» le prochain moteur de sa croissance et multiplie les offensives diplomatiques dans les pays riverains de la Méditerranée qui présentent un potentiel d'énergie solaire parfaitement complémentaire aux éoliennes offshore de la mer du Nord.