SuisseEnergie vient de publier son 7e rapport. L'organisme chargé de promouvoir l'efficacité énergétique et l'adoption des énergies renouvelables a obtenu des résultats satisfaisants. Ses actions ont permis de diminuer la consommation d'énergie finale de 0,4%, et ses fonds (39 millions) complétés par ceux des cantons (35,5 millions) ont déclenché un investissement de l'ordre du milliard de francs. Mais, nuance SuisseEnergie, l'efficacité du programme est en baisse de 16%, en raison d'un budget à nouveau en recul.

Malgré les beaux discours politiques du Conseil fédéral, les engagements électoraux des grands partis, la Suisse se démobilise sur le front de l'énergie. SuisseEnergie, qui a été chargé de réfléchir à l'après-2010, devrait oser poser une seule question: ne faut-il pas tout arrêter? Car à quoi bon poursuivre une politique ambitieuse sans moyens qui aboutit dans les faits à distribuer des cacahuètes, toujours agréables à se mettre sous la dent, mais qui ne changera rien à la dure loi des grands nombres caractérisant le secteur de l'énergie. SuisseEnergie, dont la cohérence du programme n'est pas en cause, n'a plus assez de muscles pour déclencher la conversion industrielle dont ce pays a besoin. Il lui manque également l'essentiel: un arsenal législatif qui mette fin au gaspillage énergétique et pénalise les pratiques peu respectueuses. S'il ne faut pas sous-estimer les efforts réels accomplis dans l'industrie, qui compte les centimes dépensés, l'échec est patent dans le domaine des transports, l'habitat et les services. Les mesures volontaires ne suffiront pas. Quant à la sensibilisation de la population aux économies d'énergie, elle est un coûteux pis-aller. A l'image des poignées de millions dépensés en pure perte par la Fondation du centime climatique pour éviter toute décision qui dérange, des normes sévères et une taxe sur les émissions de CO2.

Concrètement, il est temps d'introduire un bonus-malus dans l'achat des voitures (neutre fiscalement, la taxe prélevée sur les véhicules polluants finance les rabais sur les modèles performants), de rendre obligatoires les normes «Minergie», les pieux géothermiques pour les grands ensembles immobiliers, de généraliser les chauffe-eau solaires et d'accélérer le rythme dans le rachat du courant des énergies vertes. Pour beaucoup de propriétaires, l'investissement dans les nouvelles énergies demeure hors de prix. On pourrait imaginer créer un système d'emprunt obligataire national dont le remboursement serait lié aux immeubles et non aux propriétaires, financé par une taxe sur la facture des services industriels. L'emprunt permettrait d'abaisser fortement l'achat de nouvelles installations et d'étaler son coût sur une durée raisonnable (30 ans au moins). Un tel mécanisme va être mis en place en Californie dans le but d'assainir le parc immobilier et d'accélérer le passage vers une économie sans carbone. La Suisse, qui dispose d'excellents professionnels dans le domaine de l'énergie, serait également bien inspirée de lancer un programme de standardisation et d'optimisation des installations techniques qui souffrent encore trop d'un syndrome artisanal. Avec un peu d'ambition et d'imagination, la Suisse pourrait être le laboratoire d'un système énergétique décarboné qui pourrait servir de base à une nouvelle industrie d'exportation à très forte valeur ajoutée. Bien évidemment, un tel programme exige une impulsion financière. Mais elle est à la portée de ce pays et constitue sans doute la meilleure assurance contre le renchérissement futur et sans doute brutal des énergies fossiles.

Bref, il faut rompre avec le bricolage actuel. Il ne sert plus à grand-chose et devient même contre-productif. Elever l'ambition et changer d'échelle, telle devrait être la question posée au parlement fédéral. Le moment est opportun, même s'il est risqué. Opportun, car les parlementaires ont décidé de rouvrir le débat sur la loi sur l'approvisionnement électrique du pays. Risqué, car ceux qui contestent les hausses des tarifs d'électricité vont, dans la foulée, vouloir geler le mécanisme de soutien aux énergies renouvelables. Les écologistes et les socialistes, qui ont été les premiers à s'élever contre le renchérissement des prix de l'électricité, ont ouvert la boîte de Pandore; la droite, elle, surfe sur le populisme ambiant qui consiste à s'aligner sur l'humeur de l'opinion publique, qui n'aime pas les hausses de prix. C'est le paradoxe du système énergétique: tout le monde comprend bien qu'il faut réduire la consommation, diminuer l'impact environnemental et investir pour abaisser à terme son exposition aux mauvaises surprises que nous réservent les énergies fossiles. Mais aucun mécanisme n'est mis en place pour y parvenir. Un emprunt national, complété par un rachat à prix coûtant des énergies renouvelables, pourrait servir la relance économique. Par les temps qui courent, un grand programme d'impulsion serait plus utile que le blocage artificiel de hausses de tarifs et la remise en cause du principe de concurrence dans un secteur qui souffre précisément d'une culture cartellaire très marquée. Plus de concurrence en intégrant les coûts environnementaux cachés et un mécanisme de levier pour favoriser la conversion du système énergétique pourraient projeter la Suisse à l'avant-scène d'une écologie industrielle.