La semaine passée, un millier de manifestants ont défilé à New Delhi pour protester contre l'arrivée prochaine de Wal-Mart en Inde. Associé à Bharti, un groupe indien actif dans les télécommunications, le détaillant américain compte ouvrir des grandes surfaces dans toutes les villes de plus de 1 million d'habitants.

Cette fois-ci, il ne s'agissait pas de nationalistes indiens s'insurgeant contre un groupe occidental. Les manifestants étaient les propriétaires de ces milliers de «Kirani stores», qui vendent un peu de tout dans les villes comme à la campagne. Ils craignent que les grands distributeurs menacent leur existence.

En d'autres temps, les commerçants indiens auraient financé une manifestation monstre, en prenant soin de lui donner une coloration nationaliste. La cible aurait été les étrangers brûlant de faire des millions sur le dos des Indiens et, de surcroît, de dénaturer la culture et les traditions nationales.

Des exemples? Dans les années40, la lutte pour l'indépendance avait organisé, notamment, une campagne appelant à «acheter indien». Il est vrai qu'à l'époque les Britanniques avaient interdit toute activité industrielle dans le pays. L'arme politique s'était muée par la suite en arme économique.

Durant les premières années après l'indépendance, en 1947, l'Inde est restée hostile à l'Occident, préférant s'allier à l'Union soviétique durant la Guerre froide. En 1975, lorsque les nationalistes hindous sont arrivés au pouvoir, leur première loi a obligé les entreprises étrangères à céder 51% des actions aux Indiens. Des dizaines de multinationales avaient préféré partir.

Dans les années 80, une campagne orchestrée par les nationalistes hindous avait réussi à annuler un contrat avec Enron. Plus récemment, une campagne a été menée contre Pepsi alléguant que le soda vendu en Inde menaçait la santé des consommateurs. Plusieurs Etats l'avaient interdit de vente jusqu'à ce que la justice indienne absolve la compagnie américaine. A présent, c'est Novartis qui est en procès avec l'Etat indien. Le géant bâlois accuse les autorités de ne pas respecter les règles de la propriété intellectuelle sur l'un de ses médicaments. Le relent nationaliste n'est certes pas évident, ce qui n'empêche pas certains de qualifier ce procès de guerre lancée par une multinationale occidentale contre l'Inde.

Et pourtant. Tout indique que l'Inde a pris place dans le train de la mondialisation, ce qui conduit inéluctablement à la fin graduelle du nationalisme économique. En tant que membre de l'Organisation mondiale du commerce, le pays a également l'obligation de s'ouvrir à la concurrence internationale.

En effet, il n'y a pas de semaine sans qu'il n'y ait l'annonce d'investissements étrangers dans le pays. Les derniers en date: Carrefour veut suivre les pas de Wal-Mart; Renault et Nissan se sont joints à Mahindra pour produire 400000 automobiles dans le sud de l'Inde. Starbucks vise une implantation d'ici à la fin de l'année. Ericsson vient de décrocher un contrat pour étendre la couverture du réseau GSM. Il y a deux jours, Holcim a augmenté sa participation déjà majoritaire dans l'une des plus grandes cimenteries indiennes. Dans ses résultats pour 2006 publiés mercredi, le cimentier suisse impute la large progression de ses bénéfices à ses activités en Inde.

La fin du réflexe identitaire a aussi une autre explication, et pas la moindre. Depuis quelques années, les entreprises indiennes sont elles-mêmes gagnées par le désir d'internationalisation et de conquête aux quatre coins du monde. Le cas de Mittal Steel, devenu numéro un mondial de l'acier l'année dernière, est devenu l'exemple-phare. Mais il y en a d'autres: Tata Steel a acheté le groupe anglo-néerlandais Corus. Tata Motors collabore avec Fiat pour produire des automobiles en Argentine. Les Indiens sont très présents dans le pétrole et d'autres matières premières en Afrique. Parmi les opérations en cours, Suzlon Energy s'apprête à remporter RE Power, le fabricant allemand d'éoliennes, contre son concurrent Areva. Et Reliance Industries lorgne sur Dow Chemicals.

La transition n'aurait probablement pas eu lieu sans les cadres indiens, bien formés et très internationalisés. Mine de rien, de grandes multinationales, Pepsi et Vodafone par exemple, sont dirigées par des Indiens. Par ailleurs, après avoir passé de nombreuses années à l'étranger, beaucoup d'Indiens rentrent au pays et se lancent dans les affaires. Dans leurs bagages, des capitaux, de l'expertise et une culture ouverte au monde.