La pression sur le management du groupe Pearson, propriétaire du quotidien des affaires Financial Times, s'annonce terrible.

Pearson est un mammouth des médias, avec ses 33 000 employés (+8% en 2004) et ses 12 milliards de francs de valeur boursière. Les éditions scolaires et professionnelles forment l'ossature rentable du groupe, mais les éditions de livres Penguin offrent des bénéfices moyens alors que le Financial Times et son site FT.com sont juste à l'équilibre opérationnel. Le portefeuille s'enrichit d'autres titres connus et appréciés, tels que The Economist, Les Echos, 50% de FT Deutschland et le South African Business Day. La renommée et la qualité éditoriale ne suffisent toutefois pas à rendre un titre rentable. Les critiques abondent. La gestion des coûts est jugée insuffisante par les analystes. Ses frais de personnel sont en hausse de 300 millions de livres entre 2000 et 2004. C'est un groupe connu pour ne pas avoir annoncé un plan formel de réduction des coûts durant cette période, selon une étude de Morgan Stanley. Sur ses 16 unités d'affaires, quatre (34% du chiffre d'affaires) ont des marges normales pour l'industrie. Toutes les autres sont en dessous. Les résultats financiers de ce géant des médias sont indignes de sa réputation. Et en Bourse, l'action se traîne un peu au-dessus des 700 pence. Se traînait, dirions-nous. Le réveil vient de sonner. Les banques d'affaires flairent le bon coup. Morgan Stanley vise un objectif de cours de 950 pence si la direction suit sa stratégie. Celle-ci se résume en quatre points. Pearson doit vendre le Financial Times et distribuer l'argent à l'actionnaire, dynamiser son bilan en faisant davantage appel à la dette, lancer un vaste programme de rachat d'actions et augmenter sa marge bénéficiaire ne serait-ce qu'au niveau de la concurrence (17%). Avec ce plan, le bénéfice prévu en 2008 serait rehaussé de 55%. La direction rejette ces propositions. Or l'objectif de cours tombe à 650 à 720 si aucun changement structurel n'est engagé même si le groupe atteint ses objectifs bénéficiaires.

Les investisseurs qui anticipent un changement de cap jouent la carte d'une refonte du conseil d'administration. Une belle partie de poker va se dérouler sous nos yeux. L'actuelle CEO et patronne du groupe, Marjorie Scardino, ancienne CEO de The Economist, est a priori inflexible. Mais depuis le début janvier, une première carte a été abattue. Le président du conseil d'administration, Dennis Stevenson, 60 ans, a pris sa retraite. Son successeur, Glen Moreno, 62 ans, est plus proche du monde financier, comme ancien CEO de Fidelity. Deux des quatre administrateurs exécutifs, dont la CEO, auront 60 ans l'année prochaine. L'âge habituel de retraite chez Pearson est de 62 ans. Marjorie Scardino devrait donc rester en poste jusqu'à l'assemblée générale de 2009. C'est clairement la pièce maîtresse. Son refus de vendre le FT est irréversible («over my dead body»). Mais le paysage médiatique n'est pas inscrit dans la constitution. A côté du quatuor exécutif, le conseil d'administration compte six membres non exécutifs. Deux d'entre eux devraient démissionner à l'assemblée générale de 2006, atteints par la limite d'âge. Pour l'analyste de Morgan Stanley, la lutte pour la succession de Scardino démarrera cet automne, créant le facteur déclencheur d'une réforme.

Cette réflexion survient dans un environnement où les investisseurs sont à la chasse aux entreprises au fort potentiel de restructuration. Les moyens ne leur font pas défaut. L'industrie du private equity par exemple, très active en ce moment dans les fusions, regorge de fonds à investir: 175 milliards d'euros uniquement en Europe. L'activisme actionnarial est d'ailleurs en train de prospérer. Un groupe composé de Fidelity, Templeton et Knight Vinke a refusé que VNU rachète IMS. Et quels sont les actionnaires de Pearson? Des actionnaires actifs comme Templeton (9%) ou The Capital Group (12%) et Schroder Investment (4%).

Que vaut le FT? L'analyste estime sa valeur à 650 millions de livres. Soit 2,6 fois les ventes d'une année moyenne comme 2001, et 15 fois le cash-flow de 1998. Il est clair que ce ne serait pas la première fois qu'un journal soit considéré comme un trophée. Johnston a payé 2,5 fois les ventes pour le Scotsman. Quant à FT.com, à l'équilibre financier avec 80 000 abonnés, il vaut 200 millions de livres d'après Morgan Stanley, soit cinq fois les ventes. Le scénario du statu quo est clairement le plus improbable.