Economie

Analyse. Galbraith et les «rockonomics»

Analyse.

«Son esprit est resté clair jusqu'au bout», a dit Alan Galbraith de son père John Kenneth, mort ce samedi à l'âge de 97 ans. C'est le compliment le plus sobre que l'on puisse adresser à un très grand économiste du XXe siècle.

Voilà un homme qui, à plus de 90 ans, signait un pamphlet féroce contre les dogmes de l'économie de marché («Les Mensonges de l'Economie 1»). Un esprit lucide qui, en 1994, dénonçait dans une «Courte Histoire de l'euphorie financière» les mécanismes de la bulle Internet qui allait éclater sept ans plus tard.

Brillant intellectuel, Galbraith maniait une ironie et une écriture si agiles que, lorsqu'il était ambassadeur en Inde dans les années 60, le président Kennedy demandait à lire tous ses télégrammes, y compris ceux qui ne lui étaient pas directement destinés.

Né au Canada en 1908, John Kenneth Galbraith a enseigné à Princeton et Harvard. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il supervisa les effets des bombardements alliés sur l'Allemagne et le Japon, expérience qui le plongea «dans un état de dépression totale quant au fait que des êtres humains puissent, au XXe siècle, en traiter d'autres de cette manière». Il devint ensuite le conseiller économique de nombreux présidents démocrates, de Franklin D. Roosevelt à Bill Clinton, et rédigea plus d'une trentaine de livres, de 1938 à 2004.

Le plus connu, «L'Ere de l'opulence», fut publié en 1961, et c'est un clin d'œil du destin que son auteur décède quelques heures après que des statistiques américaines annoncent que la croissance a rebondi à 4,8% au dernier trimestre. Car l'ouvrage-phare de Galbraith est justement une critique en règle du productivisme à tous crins. Alors que triomphait la société de consommation, le professeur de Harvard s'en prenait aux vieux schémas de pensée basés sur la mesure exclusive du rythme de production. Il soulignait le rôle croissant de la publicité, les risques de l'endettement, dénonçait surtout la persistance de l'inégalité et de la pauvreté, prônant l'investissement public dans les infrastructures d'éducation et de santé.

Pour les mêmes raisons qu'il inspira la gauche américaine, «L'Ere de l'opulence» suscita les critiques des défenseurs de l'économie de marché. On lui reprocha entre autres sa vision naïve d'un consommateur auto-limitant ses besoins, le fait qu'assistance rime souvent avec dépendance. Le modèle de Galbraith faisait peu de cas de changements majeurs tels que l'arrivée des femmes sur le marché du travail et la globalisation. Même ce grand voyageur ne sut éviter les pièges d'un modèle économique fermé. Et sur sa thèse centrale de l'inégalité, les faits lui ont longtemps donné tort. Les «trente glorieuses» d'après-guerre furent après tout celles de la classe moyenne. Les écarts de revenus se sont réduits, la mobilité sociale a consolidé le succès américain.

Ainsi, l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan coïncida avec l'éclipse intellectuelle de John Kenneth Galbraith. Ce dernier publiait toujours autant, on le respectait - mais comme un ancêtre qui aurait fait son temps.

Depuis quelques années pourtant, sa voix ressort. Pour une raison bien simple: comme l'a montré l'Amérique bushienne d'après-Katrina, les inégalités sont de retour. Parmi les nombreuses études qui le confirment, celle de deux économistes de la Northwestern University constate qu'entre 1997 et 2001, 10% des Américains gagnant le plus ont empoché 49% de l'augmentation des salaires réels (la moitié de ce pourcentage allant au 1% les mieux lotis!), tandis que 50% des salariés situés sous la moyenne n'ont touché que 13% de l'augmentation.

Une autre étude du National Bureau of Economic Research montre que le 1/10 000e des Américains les plus aisés, qui avaient vu leur part des revenus baisser de 4,5% du total en 1916 à 0,5% en 1971, l'ont remontée à plus de 3% ces dernières années.

Même l'éditorialiste du Financial Times Martin Wolf, pas précisément un tendron gauchiste, s'inquiète de cette évolution favorisant le populisme, à gauche, comme à droite.

L'économie réelle ressemble de plus en plus à celle du rock. En 1982, 1% des artistes américains les mieux payés encaissaient 26% des recettes des concerts; en 2003, c'était 56%. Alan Krueger, de l'Université de Princeton, en a même fait une science, les «rockonomics».

A sa manière, il lance le même avertissement que son illustre prédécesseur John Kenneth Galbraith il y a quarante-cinq ans. Quand l'ascenseur social ne profite plus qu'à quelques-uns, gare aux révoltes de locataires! Et cette fois, les chiffres sont avec les professeurs.

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