La conférence de Bali a levé une incertitude majeure. Les négociations sur le climat vont se poursuivre dans le cadre du Processus de Kyoto et les grands pays, industrialisés ou en voie de l'être, acceptent l'idée de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Les Etats-Unis mettent fin à leur bouderie, la Chine et l'Inde admettent que leur «droit à polluer» ne sera plus infini. Ce consensus minimal ne lève par contre pas toute une série d'incertitudes, qui vont grandir au fil des années.

Jusqu'ici, les pays n'avaient jamais envisagé que l'atmosphère fût un bien collectif dont l'usage pouvait être saturé. Il aura fallu près de trente années de négociations diplomatiques pour que l'humanité prenne conscience d'une menace identifiée... il y a plus d'un siècle déjà par la recherche en physique. C'est dire à quel point nous avons été sourds et aveugles devant l'évidence écologique reconnue à Bali. Si le diagnostic n'est plus contesté sur le plan scientifique, les résistances aux mesures visant à protéger l'environnement contre des dégradations irréversibles sont immenses. Et elles vont grandir, car nous ne disposons pas de certitude absolue sur les effets macroéconomiques qui découleront de l'agenda fixé à Bali. Qu'on le conteste ou pas, les limitations à «polluer» sont une forme de décroissance dans l'usage des ressources alors que l'économie de marché valorise et récompense tous les processus qui génèrent une croissance. On a certes inventé le concept de «croissance durable», mais chacun devine bien que toute raréfaction crée un stress économique qui peut conduire à une crise économique. C'est en gros le raisonnement des milieux économiques conservateurs: les mesures environnementales sont une contrainte qui sape les bases de la prospérité. En écho, les libertariens et idéalistes libéraux, qui ne sont pas parvenus à mettre en doute la réalité du réchauffement climatique, contestent le fait que l'on puisse valablement orienter le progrès, sans tuer la liberté d'entreprendre et l'innovation. Ces libéraux, qui assimilent les écologistes aux anciens zélateurs du socialisme, considèrent qu'il faut s'abstenir de prendre toute mesure susceptible d'induire un processus de décroissance ou pouvant conduire à une «économie à somme nulle», pour reprendre l'expression employée récemment par Martin Wolf (Financial Times, 19.12.07). Une économie en décroissance ou sans surplus de richesse aboutirait immanquablement à une lutte sans merci pour les ressources et à une gestion de la pénurie bien connue des anciennes économies socialistes.

Qui croire? Honnêtement, entre les mises en garde sévères des écologues et les craintes des économistes classiques, la raison et la sagesse incitent à dire que nous n'échapperons pas à une prise de risque bien réelle. Soit agir sans savoir quelles en seront les conséquences économiques à long terme. Soit ne pas se presser et attendre une avancée technologique (hypothétique) qui permette de lever toute incertitude. Cette dernière option (idéaliste!) est celle des milieux économiques conservateurs. Ils ont l'intime conviction que le progrès scientifique et technologique permettra de résoudre les problèmes au fur et à mesure qu'ils se présenteront.

Il existe bien quelques études pour se rassurer. Ainsi, le rapport Stern a tenté de démontrer que la réduction des émissions de gaz à effet de serre serait supportable sur le plan économique. La Californie vient de publier une étude qui va plus loin: les auteurs montrent que la contrainte environnementale créera davantage d'emplois qu'elle n'en détruira et induira une nouvelle industrie à très haute valeur ajoutée. Ces rapports sont convaincants mais d'autres, tout aussi sérieux, affirment que beaucoup d'études surestiment les effets sur la croissance et sous-évaluent systématiquement les coûts sociaux. Et, pour compliquer le tout, d'autres travaux montrent que le progrès technologique pourrait abaisser les coûts de l'énergie et conduire, par ricochet, à un usage encore plus massif des ressources naturelles. Bref, la roue de la vertu tournerait au désastre écologique.

Au même titre que les recherches sur le climat sont émaillées d'hypothèses et comportent une part importante d'inconnues, les risques économiques feront partie de l'équation climatique. La lutte pour la préservation du climat exigera beaucoup de courage pour briser les réticences sincères mais non désintéressées des innombrables lobbies. La réflexion scientifique et les technologies devront être au cœur de nos démarches, non seulement pour quantifier et qualifier les incertitudes, mais également pour évaluer l'impact des instruments économiques sur la croissance. Mais ni la science, ni les technologies ne permettront de lever toutes les incertitudes sur les conséquences qui découlent d'un monde aux ressources physiques limitées. Nous avons sans doute l'ingéniosité pour nous y adapter, à condition de s'y prendre le plus tôt possible, sans attendre le messie technologique. Car il ne viendra... peut-être pas.