Les hausses des tarifs d'électricité suscitent de vives critiques dans l'opinion et ont créé la surprise par leur ampleur. Même le Conseil fédéral s'en est ému, dans une prise de position si naïve qu'elle en devient suspecte. Car au fond, qui pouvait bien imaginer que la Suisse allait échapper à la hausse généralisée des prix de l'énergie, en particulier du gaz, du pétrole et du charbon? Sans doute, le mythe de l'autarcie électrique a encore fait des dégâts, créant l'illusion que nous sommes autosuffisants en tout temps, isolés du reste du monde, alors que nous vendons et achetons des quantités énormes d'électricité depuis plus d'un siècle. A des degrés divers certes, les sociétés électriques suisses sont contraintes de répercuter l'augmentation des prix de l'énergie et il n'y a donc aucune anomalie dans l'annonce des hausses de tarifs. Des abus dans les pourcentages indiqués, sans aucun doute.

Le faux. Contrairement aux fadaises avancées par beaucoup, le processus de libéralisation du marché (2009 pour les gros consommateurs, 2014 – peut-être – pour les ménages) n'est pas la cause première de ces brutales adaptations tarifaires. Mais le prétexte commode qui permet aux monopoles actuels d'offrir des tarifs de faveur aux grands comptes en les finançant sur le dos des consommateurs captifs. Les risques d'abus ont toujours été identifiés, mais tout montre qu'ils ont été ignorés par les autorités de régulation. Il est stupéfiant que le président de l'Elcom (Commission de l'électricité), Carlo Schmid, se soit dit «surpris». C'est la réaction typique d'un politicien à la retraite qui se comporte en parfait dilettante, alors même que cela fait des mois que les augmentations ont été décidées et annoncées comme une certitude par beaucoup d'acteurs.

Le vrai. Bien sûr, outre le renchérissement de l'énergie, les compagnies électriques en profitent pour consentir d'ultimes amortissements, réévaluer la valeur de leur réseau, de leurs réserves et agrandir au passage la base de leur distribution. Ces ajustements économiques découlent de la nouvelle loi sur l'approvisionnement de l'électricité. Et en ce sens, il est juste de dire que le processus de libéralisation du marché entraîne des dépenses d'investissements. Mais il est malhonnête d'affirmer que la libéralisation du marché de l'électricité conduit automatiquement à une hausse des tarifs: au mieux, elle devrait conduire à une rationalisation du secteur et jouer un rôle modérateur sur la facture de l'électricité du consommateur. La mise en concurrence des acteurs va apporter de la transparence dans le processus de formation des prix, pour autant qu'Elcom soit à la hauteur de sa tâche. Soyons réalistes: aucun miracle n'est à attendre de la libéralisation. Le niveau des prix dépendra toujours de l'offre et de la demande. Non seulement la situation sur le marché électrique est tendue mais l'industrie souffre globalement de sous-investissements chroniques et anticipe une hausse des taxes environnementales sur les sources polluantes (pétrole, gaz, charbon). A moyen et long terme, les ménages comme les industriels doivent s'attendre à des prix de l'énergie qui grimpent plus vite que le renchérissement.

Prétendre que l'ouverture du marché à la concurrence est à l'origine des hausses de tarifs comme le font le Parti socialiste et une bonne partie des médias revient à s'affranchir un peu vite des vraies responsabilités. La très grande majorité des compagnies électriques sont en mains des collectivités publiques, et plus particulièrement des villes au sein desquelles les coalitions roses-vertes sont bien représentées et souvent majoritaires. En les critiquant, le Parti socialiste désavoue le travail de ses représentants… et s'accuse lui-même.

La solution. Agir est préférable aux jérémiades. Pour se prémunir des hausses, les consommateurs ne sont pas démunis, pour peu qu'ils se mobilisent. Premièrement, ils devraient s'unir, lancer des coopératives d'achat pour négocier sur un plan d'égalité avec les grands consommateurs qui obtiennent de juteux rabais. C'est exactement ce qu'a fait la ville d'Yverdon avec le groupe Axpo.

Sur le plan politique, il est urgent de mettre la pression sur l'Elcom qui doit débusquer les abus de position dont les compagnies électriques sont coutumières. Enfin, et c'est sans doute le plus important, il faut amender la loi sur l'approvisionnement de l'électricité en s'inspirant de la loi californienne qui récompense les compagnies parvenant à réduire leurs ventes par des économies réalisées chez les clients. Un tel mécanisme valorise la prestation qui va dans l'intérêt du consommateur et non le chiffre d'affaires de l'électricien. Sa marge augmente avec les économies d'énergie réalisées et décroît dès que les volumes augmentent.

C'est sans aucun doute le seul moyen réaliste pour enrayer l'envolée des prix qui perdurera tant que le taux de croissance de l'électricité sera nettement supérieur à la croissance économique.

La décroissance électrique n'est pas une utopie. De nombreuses études montrent que le potentiel d'économies dans le domaine électrique est considérable (au moins 50%) mais reste peu valorisé. Il est illusoire et vain de demander aux compagnies électriques de modérer leurs ventes sans les inciter économiquement à le faire. Mais il est juste d'augmenter leurs marges chaque fois qu'elles parviennent à réduire la consommation de leurs clients.