La meilleure nouvelle de Russie est que le déclin démographique a cessé. Encore peu perceptible, le retournement de tendance va s'accentuer. Pour compléter cette vue d'avion, voici la remarque d'un journaliste qui a connu la Russie dépressive des années 90 et y revenait avec la mission économique de Doris Leuthard la semaine dernière: «Il y a progrès, les gens ne vous claquent plus systématiquement la porte au nez dans le métro». Un pays qui retrouve l'estime de soi et quelques égards pour les autres est sur la bonne voie.

L'autre bonne nouvelle est qu'avec les prix du pétrole et du gaz actuels, la Russie a non seulement remboursé ses dettes mais constitué une réserve de 170 milliards de dollars. Ici, deux précautions s'imposent. Premièrement, le pays est tout aussi concerné que les autres producteurs par l'épuisement de l'énergie fossile. Le pic du pétrole y sera atteint dans quelques années, et la production des principaux gisements gaziers de Gazprom diminue aujourd'hui déjà. Deuxièmement, les besoins d'infrastructures à financer avec ces ressources déclinantes défient l'imagination. Dans les ministères et les provinces, on récite la liste des projets «milliardaires», avec un horizon invariablement fixé à 2020.

«Nous allons faire...»: telle est la phrase que la délégation suisse a le plus entendue lors de sa visite. A Iekaterinenburg, un officiel a même repris l'expression «Nouvelle Politique Economique» utilisée par les communistes en 1921. Cette fois, ce sera «différent», a-t-il ajouté, sans préciser en quoi. D'autres vantent le partenariat public-privé. Mais les cas concrets font encore défaut. Une présentation aux Suisses des JO 2014 de Sochi - terrain rêvé pour le PPP - s'est faite en russe, avec traducteur soporifique, alors que l'orateur parlait l'anglais. Les documents Power Point n'étaient même pas traduits.

La nouvelle richesse du pays donne à ses dirigeants une confiance parfois naïve qui confine à l'arrogance du côté de Saint-Pétersbourg. «J'aimerais mieux que la Russie affiche moins d'ambitions et les réalise vraiment», dit Andrey Kuznetsov, responsable de l'organisme qui vend la Russie aux investisseurs étrangers. Frank Schauff, directeur de l'association des entreprises européennes en Russie, pense que les autorités sous-estiment fortement les montants à investir pour réaliser la qualité moyenne d'infrastructures visée.

Pour les sociétés suisses - hormis les plus grandes, déjà présentes - un obstacle supplémentaire est le tissu économique, fondamentalement différent. En Suisse, les PME emploient plus de 90% des salariés, alors que des conglomérats géants gèrent le plus gros de l'activité économique russe. «Les autorités russes vous demandent combien vous allez investir au-delà de cent millions de dollars», ironise (à peine) le consultant Daniel Breckheimer.

Sergey Borisov, président de l'association des PME russes, veut en tripler le nombre. La délégation suisse a été souvent interrogée sur la recette du dynamisme entrepreneurial, comment améliorer productivité et innovation. Doris Leuthard elle-même répète que les PME constituent le «fil rouge» de sa visite. Après six jours, on ne voit pas où il mène.

Pour les PME suisses qui veulent faire le saut en Russie, la débrouille reste la seule recette. En Chine, l'art consiste à dénicher le bon partenaire local. En Russie, c'est plus compliqué. «Les joint-ventures ne fonctionnent pas», dit Daniel Breckheimer, qui donne le conseil suivant: «Faites de votre client, de votre fournisseur, ou de vos employés vos partenaires. Prenez autant d'informations et de contacts que possible. Votre chef comptable joue un rôle important, car il est aussi l'expert fiscal. Agissez légalement, même si c'est lent.»

La corruption, épouvantail de tous les étrangers, n'est pas le premier souci des entrepreneurs russes. Dans une récente enquête, il arrive loin derrière le manque de main-d'œuvre qualifiée. Tels sont les écueils pour investir en Russie.

Cela étant, le pays mérite largement que la Suisse s'y intéresse plus qu'elle ne l'a fait jusqu'ici. Le potentiel est là, le moral de la population en hausse. Ce point compte plus que tous les indicateurs économiques. A Iekaterinenburg, le représentant des PME dit ouvertement devant le gouverneur sa déception que Poutine n'ait pas tenu ses promesses de diminuer la bureaucratie. Cela aussi est un signe de changement.