La meilleure des énergies, c'est celle que l'on ne consomme pas. Les «négawatts» sont préférables aux «mégawatts». Pour parvenir à maintenir la concentration de dioxyde de carbone (CO2) en dessous de la barre des 550 parts par million (380 aujourd'hui), l'Agence internationale de l'énergie (AIE) estime que deux tiers de l'effort devra provenir de l'efficacité énergétique. McKinsey arrive à des conclusions similaires et estime que la moitié des besoins énergétiques de la planète pourront être satisfaits par une meilleure utilisation de l'énergie. C'est ambitieux mais pas irréaliste. Dans un rapport publié cette semaine, l'«American Concil for an Energy-Efficient Economy»* rappelle que, pour la même quantité de richesse produite par habitant, les Etats-Unis ont réduit de moitié la quantité d'énergie utilisée par rapport à 1970. Mais, ajoute-t-il aussitôt, ce meilleur usage de l'énergie a eu tendance à se relâcher avec la baisse prolongée des prix du pétrole. Elle devrait à nouveau être encouragée considérablement si les pays industrialisés ont l'espoir d'atteindre les objectifs qu'ils se sont fixé en matière climatique.

Le hic, c'est que le système économique est peu incitatif, voire même peu réceptif. L'efficacité énergétique est mal connue, soutenue par aucun grand lobby et, souvent associée sur le plan politique à des sacrifices. L'investissement à consentir pour parvenir à réduire sa consommation n'est accepté que si le retour financier est immédiat ou presque (3 à 4 ans) alors même que l'actif (les bâtiments, usines) s'amortit sur une longue durée. Au niveau des ménages, le constat est (souvent) affligeant: rares sont ceux qui connaissent leur facture réelle de chauffage et d'électricité et plus rares encore sont ceux qui sont en mesure d'évaluer le coût réel de leur voiture. Rien de bien étonnant à cela. De toutes les dépenses, celles liées à l'énergie sont, avec l'alimentation, celles qui ont le plus baissé dans les budgets, ces cinquante dernières années. Les mauvaises surprises seront d'autant plus dures à avaler que la flambée des prix du pétrole dissimule une autre vague de hausses, celle des tarifs d'électricité, du gaz et un renchérissement lent mais bien réel du bois. A ces mauvaises perspectives, on peut opposer un scénario optimiste: de substantielles économies d'énergie sont possibles rapidement et sans nous ramener à l'ère de la chandelle. En Suisse les évaluations prudentes montrent que la consommation d'eau chaude et de chauffage des ménages peut diminuer de 70% dans les bâtiments neufs et assainis; l'énergie pour réfrigérer ou laver de 50%; l'éclairage de 70%. Globalement, la baisse de la consommation potentielle se situe dans une fourchette de 30 à 70% dans tous les secteurs. Un seul chiffre: les immeubles construits dans les années 70 consomment l'équivalent de 21 litres de mazout par m2 et par année; les meilleurs standards permettent de diviser par sept cette consommation. Mieux, on sait construire des maisons à énergie positive. Enfin, les normes de la construction ne sont plus aussi statiques; les standards «Minergie» s'imposent, y compris dans la rénovation. Bien sûr, nous sommes encore très loin d'une généralisation mais les plans énergétiques genevois et zurichois montrent la voie à suivre. Le canton de Fribourg s'est lancé dans un audit de sa consommation d'électricité qui pourrait servir de référence à d'autres cantons. Bref, les experts qui comme Charles Weinmann de l'Agence pour l'énergie parcourent la Suisse pour diffuser les techniques d'assainissement énergétiques des bâtiments perçoivent «le début d'un changement important». Si l'industrie est évidemment en pointe, du moins les gros consommateurs, des initiatives comme celle d'Ecobuilding (http://www.ecobuilding.ch), qui permet aux particuliers d'obtenir une aide interactive pour entreprendre la rénovation thermique de leur habitat, interviennent au moment opportun.

Aux Etats-Unis, les investissements dans l'efficacité énergétique explosent, stimulés par les nouvelles réglementations de certains Etats comme la Californie mais également par les dispositions prises par la coalition de nombreuses grandes villes qui font la chasse au gaspillage énergétique. Les sociétés actives dans les services énergétiques aux entreprises ont vu leur taux de croissance passer d'un taux de croissance annuel moyen de 3% à 22%, selon The Economist. Ces sociétés prennent en charge la consommation de leurs clients et se rémunèrent uniquement sur les économies qu'elles parviennent à opérer. En Californie, les fournisseurs d'énergie voient leur marge bénéficiaire n'augmenter qu'à la seule condition qu'ils soient parvenus à faire baisser la consommation de leurs abonnés! L'Allemagne, encore elle, vient tout juste d'annoncer un plan drastique d'économies d'énergie dans l'habitat et les appareils qui va bien au-delà des intentions initiales de l'Union européenne. Notre grand voisin ne s'arrête plus simplement à l'étiquetage mais prend carrément des mesures d'exclusion des appareils ou procédés qui ne correspondent pas aux meilleurs standards de la technologie. En 2009, l'Allemagne aura multiplié par quatre le financement affecté à la modernisation énergétique des bâtiments. Les enjeux ne sont pas anodins: selon les estimations de Bruxelles, améliorer de 20% l'efficacité énergétique réduirait la facture européenne de 100 milliards d'euros par an. L'American Concil for Energy-Efficient Economy évalue le potentiel du marché des économies d'énergie à quelque 700 milliards de dollars. Certains experts commencent d'ailleurs à publier des études qui montrent que la surprise inattendue pourrait bien être le «boom» des économies d'énergie dont les gisements ont été historiquement sous-évalués et trop longtemps sous-exploités en raison de prix qui n'intégraient jusqu'ici pas la rareté des ressources et l'impact sur l'environnement.

*American Concil for an Energy-Efficient Economy, http://www.aceee.org