«Le bénéfice net de la Banque nationale est versé au fonds de compensation de l'assurance vieillesse et survivants, sauf une part annuelle d'un milliard de francs qui est versée aux cantons»: le texte de l'initiative déposée par le Comité pour la sécurité AVS (COSA), simple et d'apparence généreuse, séduit une majorité de citoyens, à en croire les sondages publiés jusqu'ici.

Premiers conquis: les personnes âgées ou proches de la retraite. Tout leur est dû, n'ont-elles pas beaucoup donné à la Patrie et à leurs enfants? Cette vision romantique et simpliste de la réalité ignore que les quatre cinquièmes de la fortune privée en Suisse sont détenus par les plus de 65 ans. Différentes études, dont Le Temps s'est fait l'écho, montrent que s'il y a une iniquité dans la répartition des richesses en Suisse, elle pénalise plutôt ceux qui démarrent dans la vie active et les familles, en particulier monoparentales. Présenter COSA comme une initiative sociale est une escroquerie, mais le chantage affectif à l'AVS continue de faire recette. Ce soutien qu'on qualifiera «de gauche» ne suffit pourtant pas à dégager une majorité de «oui». Si le texte récolte autant d'opinions favorables, c'est qu'une partie d'entre elles émanent de milieux libéraux bon teint. Essayons de comprendre comment.

Actuellement, la BNS verse un tiers de ses bénéfices à la Confédération et deux tiers aux cantons. Un oui à l'initiative ferait perdre plus de 800 millions à la première et près de 700 millions aux seconds, ce dont les grands argentiers ont eu le tort de se lamenter publiquement et même de faire un argument majeur de campagne.

Ils n'ont pas réalisé à quel point cela est contre-productif dans le climat de défiance qui entoure la gestion des dépenses et de la dette publiques. La rapacité avec laquelle Confédération et cantons se sont disputé l'an dernier les 21 milliards de ce qui devait à l'origine alimenter une grande fondation de solidarité fut un spectacle peu ragoûtant que l'on n'a pas oublié.

Les partisans du moins d'Etat à la hache, même s'ils ne pensent pas grand bien de l'initiative COSA, préfèrent encore voir affecter les surplus éventuels de la Banque nationale à une dépense ciblée plutôt qu'à un grand pot commun, synonyme pour eux de puits sans fond. Ils ont tort, pour les raisons d'équité invoquées plus haut, mais les votations jouent souvent sur des réflexes primaires.

L'autre argument opposé à l'initiative COSA peine à convaincre, parce qu'abstrait. C'est le risque de voir la BNS perdre son indépendance suite aux pressions qu'exerceront les besoins croissants de l'AVS. «Ce danger existe aujourd'hui à peu près de la même manière», écrivait en juin François Schaller, rédacteur en chef de PME Magazine, visiblement peu convaincu que la BNS se défende moins bien contre l'appétit de l'assurance vieillesse que contre celui des autorités.

Certains, comme le professeur Thomas von Ungern, qui développera ce point de vue dans notre page Forum de ce mardi, pensent même qu'un peu de pression au rendement ne fera pas de mal à une banque qui se sert un peu trop de son indépendance comme d'un oreiller de paresse.

Ce dernier point renvoie au débat fondamental: quel est le rôle de la BNS? «Au fond, le mot de «banque» nationale est peu approprié, déclarait récemment son président Jean-Pierre Roth à Genève; notre fonction s'apparente plutôt à celle d'une assurance.» Une assurance contre les dégâts que causent l'inflation, les brusques déséquilibres monétaires.

Quand tout va bien, ce qui est le cas depuis quelque temps avec une inflation faible et des changes assez stables, on tend à prendre cette situation pour un acquis et à négliger de payer sa prime d'assurance. Là est l'erreur. Les grands déséquilibres mondiaux nous vaudront, tôt ou tard, une correction d'une brusquerie à laquelle nous ne sommes plus habitués. Tous les atterrissages ne se font pas en douceur. On pense bien sûr au dollar, qu'il avait déjà fallu soutenir massivement dans les années 70. La BNS avait alors dû prendre de gros risques, assumer des pertes. Cette marge de manœuvre, elle en a besoin aujourd'hui, plus que jamais.