Des parasites! Des irresponsables! Les banquiers ont très mauvaise presse en ce moment. Le comportement scandaleux de certains responsables a créé un climat délétère à l'égard de tout le secteur. S'il y a eu des activités répréhensibles, la justice s'en occupera. Mais rien ne sert d'ajouter une couche de populisme à cette hostilité médiatique et politique ou d'exiger des conditions de sauvetage pénalisantes. C'est le meilleur moyen de transformer une modeste récession en déflation, à l'image du Japon des années 1990. «Les Japonais reconnaissent aujourd'hui avoir commis une seule et grave erreur, cause de la «décennie perdue»: l'imposition de conditions trop restrictives aux banques», nous déclare Suhil Wadhwani, membre du comité de direction de la Banque d'Angleterre jusqu'en 2002. «Nous commettons la même erreur aujourd'hui dans la composition des plans de sauvetage. Une banque fera tout pour rembourser le prêt de l'Etat à des taux d'intérêt prohibitifs plutôt qu'à prêter des capitaux», explique-t-il.

La volonté de réorganiser la finance doit faciliter le rétablissement des marges et l'ouverture du robinet du crédit. Ce n'est pas nouveau. «La pauvreté résulte non pas d'un excès de banques, mais au contraire de l'absence de banques et d'institutions financières», écrit Niall Ferguson dans un ouvrage historique*. C'est dans les régions et quartiers sans banque que règnent les vrais requins de la finance. A Glasgow, dans un quartier perdu, Gerard Law offrait un taux d'intérêt de 25% par semaine sur des petits montants (soit 11 millions de% par an). Il a été arrêté et condamné à 11 mois de prison. Et le cas n'est pas unique: 165 000 ménages britanniques ont eu recours à des prêteurs illégaux l'an dernier.

Le développement économique est très directement associé à celui du métier de banquier. La Renaissance et le boom culturel et artistique n'a été possible qu'avec l'émergence de nouvelles formes de crédit initiées par les Medicis. Leur ascension initiale n'a pas été sans reproches. Initialement un clan proche du banditisme, entre 1343 et 1360, cinq d'entre eux ont été condamnés à mort. Leur élaboration du système de lettres de change les amènera à des pratiques honorables, leur apportera la confiance des grands de ce monde et la richesse. La clé de leur succès, c'est la diversification du crédit, selon Niall Ferguson, car à cette époque les banques italiennes étaient monolithiques et faisaient souvent faillite lors du défaut d'un seul débiteur. Leur réussite doit aussi beaucoup à la gouvernance d'entreprise. Les responsables locaux du réseau des Medicis n'étaient pas des salariés, mais des associés rémunérés en pourcentage du profit.

L'innovation financière est aujourd'hui condamnée. Mais si la titrisation des hypothèques a pris de mauvaises voies, tout n'est pas à rejeter. Dans l'histoire, le succès accompagne ceux qui appuient l'innovation. Ainsi les Pays-Bas l'ont emporté sur les Habsbourg parce qu'il était plus rentable d'avoir le premier marché des actions moderne que la plus grande mine d'argent au monde. La révolution financière (création de monnaie par le crédit, monopole de création monétaire, prêteur de dernier ressort) a précédé la révolution industrielle, rappelle Ferguson. Et c'est grâce au financement assuré par Nathan Rothschild au duc de Wellington que Napoléon a perdu à Waterloo.

L'évolution de la finance n'a d'ailleurs jamais été linéaire. La finance, c'est le miroir de l'homme. Elle en exagère les traits et tendances. Mais faut-il détruire le miroir? Aujourd'hui ce dernier renvoie une image bien trouble. Essayons de préciser: le PIB mondial atteint 55000 milliards de dollars. La capitalisation boursière de toutes les sociétés est évaluée à 40000 milliards, les actifs bancaires à 150000 milliards. La perte de richesse nette due à la baisse des bourses atteint 25000 milliards, celles du système financier lui-même 1500 milliards.

Ces chiffres donnent le tournis. Car la dette a gonflé exagérément ces dernières années. L'endettement du consommateur américain atteint 2500 milliards, soit 24% du revenu disponible, celui de la dette hypothécaire 140% du revenu disponible. Quant à l'Etat fédéral, sa dette s'élève déjà à 9000 milliards.

L'ajustement sera douloureux. C'est le prix à payer pour l'indiscipline financière des quinze dernières années. Les faillites vont se multiplier. Mais n'oublions pas que dans l'histoire, le principal moteur de la faillite a toujours été l'endettement et non l'échec entrepreneurial.

Le système financier a traversé 148 crises associées à des baisses de PIB d'au moins 10% ces 140 dernières années. Les nouvelles idées de réorganisation de la finance ne doivent pas supprimer le processus de destruction créative. Elles risqueraient de supprimer l'innovation, l'émergence de nouvelles idées et de nouvelles entreprises, financières ou industrielles. On peut demander aux banques d'accroître leurs fonds propres. Mieux vaudrait d'ailleurs que le ratio de fonds propres soit fonction du cycle. Quoi qu'il en soit, la santé de l'économie continuera de dépendre des banques et de leur capacité à prêter, dans leur rôle de nécessaire intermédiaire entre l'épargne et l'investissement, ainsi que dans l'allocation des risques de placement.

*Niall Ferguson, The Ascent of Money, a financial history of the world, Allen Lane, 2008.La finance est le miroir de l'homme. Elle en exagère les traits et tendances. Faut-il détruire le miroir?