En mars 2005, le plus important groupe électrique suisse, Axpo, présentait ses «perspectives 2020» et lançait un gros pavé dans la marre: la Suisse va devoir construire une nouvelle centrale nucléaire si elle veut répondre à la demande de courant en croissance ininterrompue et réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Depuis, le lobby du nucléaire avance ses pions, et les partis bourgeois lui emboîtent le pas, que ce soit dans le canton d'Argovie ou dans celui de Berne. Le symposium Nuclea organisé fin octobre à la centrale de Leibstadt (AG) par le Forum nucléaire suisse a porté ses fruits. Le retour à un discours musclé de promotion du nucléaire qui divise encore tant la Suisse?

Dans les faits, la rhétorique des producteurs d'électricité suisse n'a pas fondamentalement changé depuis un an et demi: leur mot d'ordre reste la diversification des sources d'approvisionnement. Mais quatre développements récents donnent de l'eau à leur moulin nucléaire. Cela explique cette montée au front.

Le premier concerne la panne de courant du début du mois de novembre qui a touché 10 millions de personnes dans l'Europe de l'Ouest. Pour Energie Ouest Suisse (EOS), cela montre que le projet des partis de gauche d'importer une part croissante d'électricité, par exemple éolienne du nord de l'Europe (ndlr: dont la performance augmente), se heurte à l'état des infrastructures européennes de plus en plus sollicitées. Même si la Suisse devait continuer à importer plus d'électricité qu'elle n'en exporte, ce qui s'est produit pour la première fois en 2005, il faudrait construire de nouvelles lignes à haute tension. Les oppositions sont aussi fortes que pour la construction d'une centrale, estime l'entreprise.

Les producteurs d'électricité mettent en avant, deuxièmement, l'augmentation continuelle de la demande d'électricité, qui croit plus vite que l'ensemble de l'énergie consommée en Suisse. Soit 2,1% contre 1,3% respectivement entre 2004 et 2005. Plus intéressant encore, la consommation d'électricité a augmenté de 33% dans les ménages entre 1990 et 2005, légèrement moins que dans les services (+34%), et bien en deçà de l'évolution dans les transports (+17%) et l'industrie (+10). En 2005, l'industrie et les artisans consomment 33% de l'électricité, les ménages 31%, les services 26% et les transports 8,2%.

En clair, ces chiffres signifient que les mesures pour réduire la consommation d'énergie auront beaucoup de peine à être mises en place dès qu'elles toucheront les hauts standards de confort des ménages. C'est la raison pour laquelle les électriciens tablent toujours sur une augmentation continuelle de la demande d'électricité, de l'ordre de 1,5 à 2% par an pour les trente prochaines années. A ce propos, deux éléments soutiennent leur analyse. Il existe, d'une part, une forte corrélation entre la croissance économique et la consommation d'électricité, d'un facteur de 1,8 selon economiesuisse. Cela laisse présager une demande en hausse vu la bonne tenue de l'économie helvétique. D'autre part, les nouvelles technologies employant les énergies renouvelables, comme par exemple les pompes à chaleur dont les ventes explosent, sont globalement moins gourmandes en énergie, mais fonctionnent à l'électricité.

Le troisième élément concerne la structure de l'offre. Contrairement à la moyenne mondiale où le nucléaire représente 17% de la production d'électricité selon l'Office fédéral de l'énergie, cette part se monte à 37,9% en Suisse. C'est l'argument massue avancé par les électriciens: l'arrêt des centrales qui s'échelonnera entre 2020 et 2050 produira une pénurie que les énergies renouvelables n'arriveront pas à combler d'ici là. Ce d'autant moins que les contrats à long terme conclus avec la France seront en partie résiliés dès 2012. Concrètement, EOS indique qu'il manquera entre 1 à 2 térawattheures (TWh, soit 1 à 2 milliards de kilowattheures) dès l'hiver de cette année-là, en se basant sur le scénario minimaliste d'une croissance de la demande de 1% d'ici à cette date. Le manque s'élèvera à 25 TWh en 2030, et à 50 TWh en 2050. En guise de comparaison, le projet de géothermie à Bâle construit par Axpo produira bientôt 3,2 millions de kilowattheures, soit la consommation de 6000 ménages. Cet électricien indique qu'il faudra attendre autour de 2010 pour pouvoir tirer toutes les conclusions économiques de la faisabilité de ce projet. Le coût de production de son kilowattheure oscille entre 9,4 et 24,4 centimes, contre un prix entre 4,0 et 5,5 centimes pour le kilowattheure d'une centrale nucléaire suisse.

Quatrièmement, la position actuelle des électriciens et de leur lobby s'explique par l'incertitude qui vient d'être recréée par la Commission de l'environnement (CEATE) du Conseil des Etats. Elle a reporté début novembre à sa prochaine séance sa décision concernant la taxe CO2 appliquée aux combustibles, et n'écarte pas la construction d'une nouvelle centrale nucléaire. Le montant de la taxe va être déterminant pour la rentabilité des trois à quatre usines combinées au gaz qui devraient permettre de subvenir à court terme aux problèmes d'approvisionnement prévus. En parallèle, le rapport sur la faisabilité technique de l'entreposage à grande profondeur des déchets radioactifs a été accepté cet été par le Conseil fédéral. La décision sur le lieu d'entreposage devrait tomber l'été prochain, pour un coût de 12,1 milliards de francs.

Les producteurs avancent aussi dans l'incertitude concernant les coûts prévisionnels de la nouvelle génération des réacteurs à eau pressurisée de type EPR, une technologie sur laquelle ils misent et qui connaît des retards en Finlande.