Scandale en Chine du lait contaminé par la mélamine, interdiction de commercialiser au Canada des biberons constitués de plastique contenant du bisphénol A (BPA), arrêt des exportations de mercure en Europe, nappes et rivières polluées par les PCB (polychlorobiphényles): l'actualité sur les toxiques pour la santé humaine et l'environnement semble soudain s'accélérer. L'Europe a été la première (2006) à se doter d'un nouveau cadre réglementaire, «Reach», sur l'évaluation de la toxicité des produits chimiques. Selon «Reach», qui s'applique uniquement aux nouvelles substances, les industriels devront décrire les procédés industriels et prouver au besoin l'innocuité de leurs produits. C'est un pas majeur qui devrait permettre de mieux prévenir les pollutions du type mélamine ou PCB. Si l'Europe est une pionnière en la matière, elle n'est plus seule. Le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, a signé, fin septembre, deux lois qui prévoient la mise en place d'un système d'évaluation et d'autorisation des substances chimiques. Mais surtout, ces lois s'inscrivent dans une stratégie environnementale plus vaste encore, la «Green Chemistry Initiative» par laquelle l'Etat de Californie entend promouvoir des procédés et produits respectueux des écosystèmes tout au long de leur cycle de vie. C'est une nouvelle révolution «verte» comme l'appellent ses promoteurs, d'éminents scientifiques américains.

Elle se définit comme un ensemble de principes qui «réduit ou élimine l'utilisation, ou la génération, de substances dangereuses dans la conception et la fabrication de produits chimiques». Comme l'écrit de manière succincte la commission ad hoc créée par la Californie, «le but scientifique de la chimie verte est de traiter des risques de pollution au niveau moléculaire». Il ne s'agit nullement de remettre en cause les formidables avancées de la chimie, mais de prévenir les risques de substances qui sont dangereuses dès qu'elles se recombinent ou entrent en contact avec les organismes vivants. Ainsi, certaines résines utilisées dans les colles ou l'isolation sont utiles, mais peuvent être dangereuses pour la fécondité humaine par exemple. Jusqu'ici, sauf pour ce qui est des médicaments, les autorités sanitaires ou environnementales toléraient des informations partielles, voire lacunaires, sur les procédés chimiques entrant dans les procédés de fabrication à l'échelle industrielle. Avec «Reach» et la législation californienne, ce ne sera plus le cas.

L'urgence d'agir devient évidente à l'énoncé du problème et des symptômes de pollutions silencieuses, si insidieuses que leurs mises au jour prennent encore trop souvent l'allure d'épidémies, comme le prouve le cas tragique de l'amiante.

Selon le rapport d'experts remis au gouverneur Arnold Schwarzenegger, 83000 substances chimiques sont actuellement répertoriées (depuis 1976) et 20000 nouvelles y ont été introduites ces vingt dernières années, au rythme de plus 3% par année. Ce qui veut dire que le «stock» double tous les vingt-cinq ans. Pour la seule Californie, les experts estiment (étude réalisée en 2004) qu'au moins 200000 personnes ont été gravement exposées à des substances dangereuses et que 4400 personnes en sont mortes; on a dénombré plus de 100 substances chimiques, dont certaines à des concentrations dangereuses dans le lait maternel et le cordon ombilical des nouveau-nés; 70% des décharges évaluées relarguent des substances toxiques dans les nappes et rivières, etc. Enfin, les mêmes experts rappellent que le volume de la soupe de déchets de plastiques dans l'océan dépasse de... six fois celui du plancton et couvre dans l'océan Pacifique une surface équivalente à deux fois celle du Texas.

Pour les experts américains, dénoncer est une chose, agir est essentiel. Ils préconisent un ensemble de 38 mesures concrètes qui vont de la mise en place d'un corpus réglementaire (principe comparable à «Reach») à la création de centres de recherche dédiés à la «chimie verte» en passant par un effort de formation des chimistes. L'Etat de Californie vient de prendre toute une série de mesures pour bannir certains solvants de ses achats et promouvoir l'utilisation de peintures à l'eau pour repeindre ses ponts métalliques. Des efforts comparables ont lieu en Suisse où plusieurs services industriels se sont groupés pour définir une gamme de produits chimiques entrant dans les canons de la chimie verte. C'est une révolution tranquille, mais qui aura à terme d'énormes répercussions industrielles.

Les groupes chimiques allemand BASF ou américains Dow et Dupont, pour ne citer qu'eux, se lancent dans une révision complète et systématique de leurs produits, abandonnent certaines substances tirées du pétrole pour des composés qui sont compatibles avec un recyclage ultérieur non toxique. Ils anticipent un risque bien réel: tôt ou tard, «Reach» ou la législation californienne mettront au jour des informations qui dérangent, pour reprendre un qualificatif devenu célèbre dans le débat sur le réchauffement climatique.

Sur le plan scientifique et technique, les principes de la chimie verte dépassent le «principe de précaution», trop vague et souvent stérile dans son application pratique, pour y substituer une démarche technologique environnementale intégrée. C'est évidemment une nouvelle contrainte qui fait enrager les industriels et qui n'est pas neutre pour le consommateur. Mais à lire les experts américains et à entendre les échos de la Silicon Valley, la «chimie verte» est une nouvelle vague qui s'impose peu à peu dans les supermarchés, en dépit des fortes résistances économiques. L'industrie américaine du plastique est parvenue cet été à bloquer l'interdiction par la Californie du bisphénol A. Mais tout le monde a compris qu'il s'agit d'une victoire arrachée à quelques voix près et à la Pyrrhus, comme l'écrivait très justement The Economist.

A lire: http://www.coeh.ucla.edu/ greenchemistry.htm et Green Chemistry Options for the State of California