Malgré les sourires de circonstance, ou peut-être à cause d'eux, une menace émane de la photographie. Peter Brabeck et Nelly Wenger posent ensemble devant l'usine de Broc, où ils inauguraient récemment un nouveau circuit de visite dans la fabrique de chocolat Cailler. Le grand patron du groupe Nestlé entoure sa directrice du marché suisse d'un bras protecteur. Mais il mesure trente centimètres de plus qu'elle, et on sent qu'il ne faudrait pas grand-chose pour que le bras serrant cette femme l'écrase.

Certains pensent que c'est déjà à moitié plié, parce qu'elle aurait tout fait faux. Son principal fait d'armes depuis qu'elle a repris la tête de Nestlé Suisse il y a dix-huit mois - la tapageuse relance de la marque Cailler - aurait coûté 10 à 12 millions de francs et ressemble de plus en plus à un flop. Les consommateurs pestent contre l'emballage en PET coupant et polluant. Sur ce, le détaillant Denner refuse de vendre ce chocolat, affirmant qu'on a voulu lui imposer des hausses de prix inadmissibles. Du coup, les ventes des produits Cailler que Nestlé annonçait triomphalement en hausse de 80 à 150% en avril se sont effondrées en mai, selon des chiffres confidentiels d'AC Nielsen opportunément glissés à la presse (par Denner?). On parle d'un manque à gagner de 17 millions de francs.

Blick enchaîne, ayant appris que Nestlé Suisse a interrompu des contrats publicitaires avec plusieurs grandes agences. Le quotidien en déduit que la société renoncerait à relancer les marques Maggi, Thomy et Frisco comme prévu en 2007.

Ce n'est pas tout. Un blog nourri de sources apparemment internes soutient que Nelly Wenger ferait fuir les cadres supérieurs, remplacés par des «petits copains». Mettant au vestiaire son éthique journalistique, 24 heures offre une demi-page à ces mécontents anonymes et en appelle à ses lecteurs. Torrent de condamnations! Certains recrachent même la rage que leur inspirait Expo.02, dont Nelly Wenger fut directrice.

Nestlé Suisse, à qui nous avons envoyé une douzaine de questions vendredi, n'a pas trouvé le temps d'y répondre. Son porte-parole réfute les rumeurs de départs multiples parmi les cadres supérieurs ainsi que l'abandon des relances évoquées. Dans la presse dominicale, Nelly Wenger réfute tout «échec» et estime que le recul des ventes de Cailler, dont elle ne donne pas le détail, s'explique uniquement par la défection de son «deuxième client après Coop», Denner. Peter Brabeck lui renouvelle son «appui total».

Cette polémique qui s'éternise fait aussi oublier un peu vite que Nestlé a engagé en toute connaissance de cause cette femme au caractère bien trempé. «Coup de piston», disent ses détracteurs. Pas sûr. Ce qui l'est en revanche, c'est que son arrivée a chahuté la «grande maison», où il est encore d'usage de monter patiemment en grade à l'interne avant d'occuper un siège de directeur. Profil bas, persévérance et un poil d'ennui: voilà sans doute quelques «valeurs Nestlé» auxquelles se réfèrent les bloggeurs qui accusent Nelly Wenger de les trahir.

Mais nous sommes au XXIe siècle, et même une bourgeoise respectable comme Nestlé doit parfois s'offrir un lifting. Peter Brabeck le sait et s'y emploie avant de passer la main en 2008. L'assemblée des actionnaires avait cette année l'allure d'un show à l'américaine. Ces temps, Brabeck ne rate pas une occasion de mettre en avant son chef des finances Paul Polman, un «outsider» comme Nelly Wenger (il était chez Procter & Gamble jusqu'en 2005). Le big boss veut rendre Nestlé plus percutant.

Le public suisse, tout à sa mauvaise humeur en déballant son Frigor, ne réalise pas que même un géant comme la multinationale de Vevey a aujourd'hui la vie dure face à ces empires que sont devenus Wal-Mart et les grandes chaînes de distribution. C'est d'ailleurs une des raisons de l'engagement de Nelly Wenger. Ses contacts avec Coop, sponsor d'Expo.02, ont permis de nouer un partenariat privilégié avec cet acteur majeur du commerce de détail. Cela explique aussi pourquoi le concurrent Denner s'est saisi du prétexte Cailler pour tendre un croc-en-jambe à Nestlé.

Ce qui reste moins explicable, c'est la joie ricanante qui se manifeste autour des problèmes que rencontre Nestlé Suisse avec son chocolat. D'accord, Nelly Wenger adore parader dans les médias et récolte la monnaie de sa pièce. On peut juger son concept marketing trop intello et chichiteux pour le public cible. Et puis, Madame Wenger, on ne vante pas la marque Cailler en ne mangeant qu'une assiette de carottes râpées dans une apparition publique!

Cela étant, elle a permis que se déroule sans problème majeur une exposition nationale qu'elle avait reprise en état de mort clinique. Chez Nestlé, elle manifeste des idées et de l'audace, essaie de faire évoluer la culture d'entreprise. A-t-elle commis des erreurs sur son premier «coup»? Rappelons qu'elle a lancé ce dépoussiérage parce que le chocolat Cailler s'est largement laissé dépasser par Lindt. Parce que les précédentes directions ont négligé ce segment, géré l'acquis sans innover, au point de menacer l'avenir de l'usine de Broc. Quels articles de presse ont dénoncé cette inertie?

La directrice de Nestlé Suisse a encore des choses à apprendre dans son nouveau métier si elle veut y durer. Mais cette affaire montre que c'est surtout la communication du groupe qui n'est plus adaptée aux défis actuels.