La même réalité économique peut être vue de deux façons totalement différentes, la semaine dernière en a fourni un exemple frappant en matière d'emploi. Jeudi, les journaux se sont réjouis du rapport de l'Office fédéral de la statistique qui signale un marché de l'emploi en forte croissance. La Suisse occupe 3,695 millions de personnes au troisième trimestre 2006. C'est 33200 équivalents plein-temps de plus qu'un an plut tôt, et la Suisse romande profite particulièrement de cet élan, puisque sa croissance dépasse celle de Bâle et Zurich.

Faut-il en déduire que la courroie de transmission entre la croissance économique en général et celle du marché du travail a fonctionné? Les chiffres détaillés de l'OFS invitent à la prudence. Les plus fortes embauches sont observées chez les étrangers titulaires d'une autorisation de séjour (+9,6%), les frontaliers (+6,3%) et les titulaires d'une autorisation de courte durée (+15%!).

Autrement dit, les entreprises, craignant un ralentissement, recrutent de préférence des travailleurs flexibles et se tiennent prêtes à réduire les effectifs. Elles puisent aussi chez les étrangers les compétences qu'elles ne trouvent pas sur le marché suisse. Dans un cas comme dans l'autre, les accords avec l'Union européenne sur la libre circulation des personnes montrent leur utilité. Au final, l'ensemble de la population en profite.

Mais cet élargissement du bassin de l'emploi explique aussi que le chômage ne se résorbe pas aussi vite qu'il devrait dans la bonne conjoncture actuelle. Le taux se situe aujourd'hui à 3,1% et devrait poursuivre sa baisse. C'est bien, mais insuffisant. C'est même préoccupant dans la mesure où commence à suinter une certaine complaisance par rapport à la courbe du chômage. La Suisse n'est-elle pas bien mieux placée sur ce plan que ses voisins européens? N'est-on pas arrivé à un nouveau seuil incompressible, autour des 3%?

Ceux qui le pensent oublient que le taux de chômage était de 2,5% environ au début de cette décennie et de 2% au début de la précédente. Ils minimisent le fait que certains cantons restent à la traîne: c'est le cas du Tessin (4,7%), de Vaud (4,5%) et surtout de Genève (6,8%), caricature de laxisme.

Ce qui est sûr, c'est que si la Suisse se contente de sa performance actuelle en matière de chômage, elle n'aura pas les moyens de le financer. C'est ce que souligne un rapport dont le Conseil fédéral a pris connaissance mercredi dernier. Même si le taux est abaissé à 2,8% l'an prochain et à 2,5% en 2008 - un scénario relativement optimiste - le montant de la dette cumulée de l'assurance chômage aura augmenté à 5,9 milliards de francs. Et comme la loi oblige les autorités à intervenir à partir d'un certain seuil, les experts recommandent d'augmenter de 0,5% le taux de cotisation - plus une cotisation «de solidarité» de 1% supplémentaire pour les salaires supérieurs à 106 800 francs. Certaines de leurs variantes prévoient des hausses encore plus fortes.

Ces propositions seront discutées et, espérons-le, combattues. Car les experts ont choisi la voie de la facilité. Leurs cinq mesures d'économies ne totalisent que 430 millions de francs par an, alors que les nouvelles recettes prélevées sur l'ensemble des entreprises et des salariés arrivent à 1,3 milliard de francs, trois fois plus!

Quand on sait qu'au rééquilibrage de l'assurance chômage s'ajouteront les cotisations pour l'assurance-maternité et l'assainissement de l'assurance invalidité, soit un supplément total de prélèvements approchant les 3% pour les salaires d'un certain montant, on a là l'illustration parfaite de la mécanique infernale qui détruit la classe moyenne salariée en lui confisquant d'avance les quelques profits qu'elle pourrait tirer de la croissance.

L'augmentation des dépenses publiques en faveur de la prévoyance sociale - +4,5% de moyenne entre 2000 et 2004 - prend à nouveau un tour inquiétant, rappelait récemment economiesuisse. La Suisse est même le pays européen où les dépenses sociales ont le plus progressé entre 1990 et 2003. Rappelons aussi que les assurances et les impôts représentent de loin le plus gros poste de dépenses des ménages suisses: 36% à eux deux, contre 17% pour le logement et 8% pour l'alimentation.

Alors quand on voit Doris Leuthard entre en campagne (électorale?) contre la «vie chère», on se dit que c'est gentil, mais que la nouvelle ministre de l'Economie ne devrait pas perdre de vue l'essentiel. Quand on la voit nommer le syndicaliste Serge Gaillard à la tête de l'office fédéral du travail, on devient franchement inquiet. Serge Gaillard devra préparer la position du Conseil fédéral sur l'assainissement de l'assurance chômage. Or il faisait partie des experts qui ont rédigé le rapport insatisfaisant évoqué plus haut.