La Suisse forme avec la Finlande et la Suède le trio de tête des pays européens les mieux placés sur le plan de l'innovation. Ce palmarès flatteur, établi sur la base de multicritères qui englobent par exemple le nombre de brevets déposés mais également les emplois occupés dans les hautes technologies, invalide le cliché d'un déclin du «modèle suisse». Selon les critères établis par Bruxelles, nous améliorons même notre position par rapport aux 25 pays de l'Union européenne.

A lire le rapport consacré à la Suisse, on mesure à quel point notre compétitivité intellectuelle repose sur les secteurs de l'industrie pharmaceutique et chimique, la haute technologie de l'industrie des machines et l'excellence de la formation et recherche des hautes écoles. A l'inverse, le financement des entreprises demeure un point faible (accès au capital-risque) et une trop grande proportion de la main-d'œuvre immigrée est sous-qualifiée.

Les experts qui se sont penchés sur le cas suisse insistent sur les contours flous de la politique scientifique et technique, le manque de coordination entre les acteurs et la dilution des responsabilités. Rien de bien nouveau pour ceux qui s'intéressent un tant soit peu au sujet. Non, tout l'intérêt du palmarès suisse réside dans les questions qui s'ouvrent.

La Suisse assiste à une baisse relative de la part de l'innovation générée par les grandes entreprises qui, pour des raisons d'opportunité bien compréhensibles, décentralisent leurs centres de recherche et développement aux quatre coins du monde et plus récemment en Asie, là ou bat la croissance. Les entreprises intermédiaires (moyennes et petites entreprises) qui ne sont pas dans la recherche de base mais dans le transfert technologique et les applications très concrètes sont, elles aussi, contraintes de suivre leurs clients à l'étranger, tout en montant en gamme pour conserver leurs avantages comparatifs.

Cette internationalisation des PME, qui se double d'une plus haute exigence des compétences, est à l'origine des programmes lancés par la Commission européenne, rassemblés sous la bannière de l'«Agenda de Lisbonne». En France, cela se traduit par la création de nouvelles agences de transfert des technologies et la création de pôles d'excellence richement dotés en capitaux. L'Allemagne d'Angela Merkel devrait présenter d'ici à l'été une «Stratégie high-tech Allemagne» qui vise à accroître la part de la recherche et développement de 2,5% du PIB à 3% en 2010. A lui seul, l'Etat injecterait 30 milliards d'euros qui, par effet de levier, doubleraient les fonds investis par l'industrie.

Ces initiatives montrent que l'Europe prend peu à peu conscience que sa part dans la création de la richesse mondiale risque de baisser tendanciellement si elle ne prend pas le pari des nouvelles technologies. En Suisse, le soutien aux technologies s'améliore lentement mais il faut bien admettre que les cantons et la Confédération gagneraient en efficacité en se concertant davantage et en concentrant les efforts sur certains pôles. Il n'y a toujours aucune structure commune de financement des entreprises en démarrage, ni une grande mobilisation pour accroître l'efficacité des mécanismes de transfert qui font d'une idée un produit. Seule nouveauté importante et dont on espère des retombées concrètes dans les cinq à dix prochaines années: la montée en puissance des hautes écoles spécialisées (HES).

On aurait cependant tort de se concentrer exclusivement sur l'encouragement de la formation et de la recherche. Le succès des Etats-Unis ou des pays nordiques ne tient pas aux seuls montants alloués à la science mais bien davantage à la stimulation de la concurrence sur le marché intérieur et à des mesures fiscales qui encouragent l'investissement. Les experts admettent que le «Small Business Act» dont disposent les Etats-Unis et qui oblige depuis les années 50 les acheteurs publics à réserver près du quart de leurs commandes aux PME a eu un effet de levier considérable. Les milliers de contractants du Pentagone sont ainsi souvent autant de PME et de start-up à qui l'on a donné une chance de s'insérer dans un circuit commercial qui a une tendance naturelle à tuer dans l'œuf toute velléité de concurrence. L'Europe songe à un tel mécanisme. Dans les pays nordiques, l'appui à l'éducation et la libéralisation des marchés intérieurs a dopé leur compétitivité. En Suisse, c'est de concurrence dont on devrait parler, et moins du devenir de Swisscom qui, comme tout bon opérateur téléphonique, distribue à ses abonnés l'innovation mais ne l'invente pas. Avec ou sans Swisscom, tant que les Suisses seront solvables, le marché pourvoira à leurs besoins. La seule vraie question est de savoir si nous parviendrons à capter la richesse qui se crée dans les technologies de l'information, au même titre que nous avons su nous profiler dans la banque et l'industrie pharmaceutique. C'est dans la création de l'innovation que se situe le véritable enjeu de ce pays et non dans la survie ou non d'une entreprise de distribution.