Une révolution, à coup sûr. Petite ou grande? L'avenir le dira. Après avoir dénigré pendant longtemps le système d'exploitation Linux, basé sur un code ouvert que les utilisateurs font évoluer librement, Microsoft change son fusil d'épaule. La semaine dernière, à la surprise générale, la firme de Redmond a annoncé la conclusion d'un partenariat avec Novell Linux, l'un de ses ennemis jurés, numéro deux mondial derrière Red Hat dans les logiciels basés sur Linux destinés aux entreprises.

Cet accord qui enterre - provisoirement peut-être - la hache de guerre n'est pour l'instant pas de grande envergure. Il concerne principalement l'interopérabilité des systèmes Windows et Novell SUSE Linux. En d'autres termes, les deux sociétés vont surtout collaborer pour que les applications des logiciels Windows et SUSE de Novell puissent fonctionner ensemble. Le pas reste timide, mais cela s'explique: Microsoft va prochainement lancer Vista, le successeur de XP. Le géant ne peut pas simultanément faire la promotion d'un système qui reste son concurrent.

Pourtant, cette avancée en territoire inconnu marque un tournant de la part de la firme de Bill Gates à plus d'un titre. Microsoft s'est finalement rendu à l'évidence qu'il ne pouvait verrouiller le marché en écartant Linux ad vitam aeternam. Sur la pression de certains gros clients qui utilisent depuis longtemps le système d'exploitation libre, Microsoft a dû comprendre qu'il perdrait des plumes s'il ne faisait pas preuve d'ouverture. Dans certains domaines, comme les logicels serveurs, Linux a déjà grignoté des parts de marché à Microsoft, via le serveur web Apache.

Illustration du changement de ton opéré par Steve Ballmer, patron et président de Microsoft. Alors qu'il y a peu de temps il qualifiait Linux de «cancer», ses propos étaient beaucoup plus positifs lors de l'annonce de la collaboration avec Novell Linux. «Cet accord va réellement contribuer à réduire la division entre logiciels libres et ceux dont le code est une propriété intellectuelle. Je reconnais volontiers que Linux joue un rôle important dans le mélange de technologies que nos consommateurs utilisent», soulignait-il avec une humilité inhabituelle.

En dehors de ses clients, Microsoft a dû ressentir un frisson dans le dos il y a deux semaines lorsqu'Oracle, numéro deux mondial, a annoncé le lancement d'un clone peu coûteux du logiciel de Red Hat, en toute légalité. Cette société, elle aussi américaine, est le leader incontesté des logiciels libres pour entreprises avec 80% de parts de marché, contre 20% pour Novell Linux. Alors qu'Oracle a coupé l'herbe sous le pied à Red Hat de manière peu élégante, Microsoft s'est comporté plus civilement avec Novell, tel un novice qui pénètre un monde dont il ne connaît pas les habitudes. En contrant Oracle grâce à Novell, Microsoft trouve aussi une motivation pour lutter contre Red Hat dans un domaine où il n'ose pour l'instant pas trop s'aventurer.

Pour la sphère Linux, l'entrée en jeu de Microsoft et d'Oracle est synonyme de rupture. Dans les années 1980, le système d'exploitation libre était considéré par Bill Gates comme une folie pour bidouilleurs et programmeurs en tout genre. Aujourd'hui, la donne est bouleversée: le fait que les leaders du secteur se préoccupent de Linux consacre la pénétration du système d'exploitation libre dans le domaine de l'entreprise, soit un des rêves de la communauté Linux. Dès lors, il n'est pas impossible d'imaginer un système d'exploitation Windows, créé à partir de Linux. Le chemin qui mène à l'uniformisation de l'informatique est encore long, mais un pas historique a néanmoins été franchi.

Certains puristes de la communauté Linux n'ont pas hésité à dénoncer cet accord représentant à leurs yeux un «pacte avec le diable». Mais ils devront eux aussi se rendre à l'évidence: si Linux a réussi à pénétrer le monde de l'entreprise, c'est grâce à l'appui d'IBM, un autre géant, qui a effectué d'importants investissements pour professionnaliser le système d'exploitation libre. Quant à ceux qui se demandent si Microsoft pourrait avaler Linux grâce à l'accord avec Novell, la réponse est non. Le logiciel d'entreprise reste une petite partie des logiciels utilisant Linux.

Enfin, il est trop tôt pour savoir si Microsoft s'impliquera davantage dans le logiciel libre. Rappelons qu'en 2004 la firme de Bill Gates avait conclu avec Sun Microsystems un accord similaire à celui passé avec Novell. Deux ans plus tard, cette collaboration est tout sauf un succès.