En finir avec Wall Street et les banquiers d'affaires? «Nous traversons l'âge d'or des voleurs et, dans ma région, on jette les voleurs en prison», a déclaré au Congrès américain le démocrate, Peter Visclosky. Aux Etats-Unis, la prison a valeur thérapeutique lors des crises financières, selon le Financial Times. Jeff Skilling, patron d'Enron, en a par exemple pris pour 24 ans. A Londres, les banquiers sont moins haïs: «Nous reconnaissons l'importance de vos investissements, la prospérité que vous avez créée», avance le conservateur George Osborne. Loin du simplisme populiste, le rôle du banquier d'affaires mérite d'être redéfini.

Le capital est une ressource rare qu'il est possible d'allouer par le mécanisme des prix. C'est l'essence même du capitalisme. Tout l'effort de Bernanke et Paulson porte sur le rétablissement de ce mécanisme de marché. De l'accompagnement du rachat de banques d'affaires comme Bear Stearns au paquet de 700 milliards, toute la stratégie consiste à rétablir la confiance, car elle seule permet aux acteurs de participer aux échanges. Il est donc faux et mensonger de parler de socialisation, puisque celle-ci élimine ce signal vital pour les acteurs économiques qu'est le mécanisme de prix et confie aux fonctionnaires la planification des besoins et services. Ce qui dans l'histoire a toujours conduit à un excès de contrôles, à un Etat totalitaire et à la ruine. L'Etat intervient certes, mais de façon temporaire. Sept cents milliards n'est d'ailleurs que bien timide. Ramené à la taille de la Suisse, il équivaudrait à 20milliards (33 fois moins), soit à cinq années de subventions agricoles, comme l'écrit Silvio Borner.

La Fed ne fait que réparer son erreur initiale, puisqu'en abaissant les taux d'intérêt jusqu'à les rendre négatifs pendant dix-huit mois, le capital n'était pas bon marché mais gratuit. Un état paradisiaque et artificiel, véritable cause de la bulle du crédit. Elle a nourri tous les abus et fait perdre le sens des responsabilités aux managers de banques qui croyaient avoir supprimé les risques.

Aujourd'hui, le système financier, dont la tâche est de convertir l'épargne en investissement, fonctionne très mal. Il a buté sur un rêve, ou plutôt sur sa titrisation, l'accès à la propriété. Avec des taux d'intérêt trop bas et des réglementations qui amenaient les agences semi-publiques à ne pas discriminer les faibles et à leur octroyer des crédits hypothécaires, un but honorable s'est transformé en cauchemar, pour les bas revenus et les banques qui titrisaient les prêts.

Le plongeon des actions n'est pourtant pas l'annonce de la fin du système financier. On ne sort pas du capitalisme si le Dow Jones passe sous les 10000. Mais ce krach est le seul moyen de retrouver un équilibre durable. Les affaires se réduisent, les bilans rétrécissent, les indices chutent. Excessivement sans doute.

L'énorme excès de titrisation est toutefois en train d'être assaini. Il provoque des dégâts collatéraux. La restructuration est brutale. Elle ne touche pas seulement les golden boys et les vendeurs de CDO, mais aussi des banquiers qui se sont faits les champions de l'investissement socialement responsable (Dexia) ou des modèles d'affaires très traditionnels en phase d'expansion en Europe de l'Est et du Sud (UniCredit).

Le processus, qui induit la disparition d'une grande partie des 8000 banques américaines, est toutefois nécessaire à la recherche du nouveau paysage financier. Schumpeter l'a expliqué dès 1942 avec son idée de destruction créatrice.

Ce processus n'autorise pas les décisions hâtives. Les banques suisses doivent-elles quitter la banque d'affaires? Certains commentateurs oublient que les entreprises ont besoin de conseils en fusions et acquisitions, en Suisse et ailleurs, les investisseurs de nouvelles idées d'investissement et de nouveaux produits. La banque d'affaires doit se réinventer et se fonder sur ces services à haute valeur ajoutée et non pas sur la vente de CDO et le trading pour compte propre. Si une banque d'affaires agit comme un hedge fund, est-ce d'ailleurs une banque d'affaires?

Mieux vaut tirer les leçons des échecs suisses aux Etats-Unis. C'est avant tout l'attrait des attributs américains de la banque d'affaires, plus que les métiers mêmes de la banque d'affaires (conseils en fusion et financement), qui sont en cause, ainsi qu'une gestion du risque insensée.

L'opinion publique ne fait pas dans la nuance. Tous coupables? L'analyse des coûts et bénéfices de leurs services doit être fondée, scientifique. Une étude sur le modèle de gouvernance allemand de 1994 à 2005 (1) va dans ce sens. Elle est importante car en 2002 l'Allemagne a changé de modèle, pour permettre aux banques de vendre leurs participations dans l'industrie. L'analyse de 137 entreprises est sans pitié: Mieux vaut éviter d'avoir un banquier d'affaires au conseil d'administration d'une société non financière, selon l'étude de l'ECGI. Elle montre que les banquiers, présents dans 33% des conseils (51% en 1994), travaillent surtout pour leurs propres intérêts, font avant tout la promotion de leurs services de banque d'investissement, gagnent des informations qui leur permettent d'accroître leur part de marché dans certains secteurs du crédit et pénalisent la performance boursière de l'entreprise. Mieux vaut donc que le banquier d'affaires soit hors du conseil d'administration, mais pas hors du système. L'étude montre simplement que la concurrence entre banques doit fonctionner pleinement. Mais les services des banquiers d'affaires ne sont pas nocifs.

Le «politiquement correct» veut remplacer le modèle suisse par un autre, moins «financier», moins «offshore» comme le dit Roger de Weck. Nous croyons entendre les propos tenus parfois dans le Jura et qui aimeraient moins «dépendre» de l'industrie horlogère. Une grave erreur. Il est beaucoup plus facile de modifier un modèle d'affaires qui assure à la Suisse une place dans le Top 5 mondial de la compétitivité que d'en démarrer un autre en partant de rien.

(1) Bankers on the board of german firms, Ingolf Dittmann, Ernst Maug, Christoph Schneider, ECGI, Working paper 196.