La Suisse romande est une terre sinistrée en matière de culture économique. Comparée à la Suisse alémanique, elle apparaît comme une zone encore largement sous-développée. Pour une forte partie de la population romande, l'économie reste un univers méconnu aux mécanismes impénétrables. Sans la comprendre, elle la ressent comme un monstre froid, plutôt hostile. Elle n'est pas loin de la considérer comme une affaire de riches, de puissants et de manipulateurs, qui ne suscite au mieux que des réflexes de résistance aux changements.

Ce manque de culture économique des Romands, les scientifiques le constatent. Lukas Golder, de l'institut de recherches gfs.berne ,qui a mené la dernière enquête sur les priorités des ménages pour Credit Suisse, relève une différence de motifs de fierté d'«être Suisse». Côté alémanique, ce sont d'abord des thèmes comme la bonne tenue de la conjoncture ou la compétitivité des entreprises qui sont mis en avant par les personnes interrogées. Côté romand en revanche, ce sont avant tout les questions liées à la politique, comme la neutralité ou la stabilité des institutions, qui sont privilégiées.

Le directeur d'Avenir Suisse Xavier Comtesse ne se prive pas d'affirmer que «le débat économique a beaucoup plus de peine à émerger dans la partie francophone du pays» que dans la partie germanophone. Selon lui, la différence est profondément culturelle: «Les Romands opposent souvent le social à l'économique alors que les Alémaniques les considèrent comme deux aspects d'une même réalité, à l'image des Anglo-Saxons», a-t-il dit lundi. Même constat auprès de Pierre Mirabaud, président de l'Association suisse des banquiers. Responsable d'un lobby devant périodiquement convaincre la population lors de votations portant sur des thèmes financiers, le banquier observe une réactivité plus élevée en Suisse alémanique que de ce côté-ci de la Sarine.

Les Romands sont certainement influencés par le discours dominant en France, très méfiant envers les forces du marché. Mais ils sont surtout victimes de la maigreur des canaux de diffusion du savoir en matière économique. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer la place dévolue dans les librairies aux livres sur l'économie en français: très modeste. Elle se limite en général à un rayon de manuels et à quelques rares ouvrages de vulgarisation. En comparaison, les rayons germanophones, et surtout anglophones, des mêmes librairies débordent d'ouvrages de toutes sortes, des réflexions sur la mondialisation du journaliste américain Thomas Friedman à la biographie illustrée de Mark Moebius, un financier suisse à la notoriété internationale.

Encore faut-il que les livres soient traduits. Alan Greenspan a eu cette chance pour ses Mémoires car son éditeur français pouvait miser à la fois sur la position de star absolue de l'auteur et sur la taille du marché francophone. Mais ni la biographie de Rainer Gut, ni celle de Marcel Ospel n'ont eu cet honneur. Deux ouvrages fouillés sur les deux banquiers les plus influents de ces vingt dernières années sont restés totalement méconnus en français alors qu'ils sont largement diffusés en allemand.

Le paysage médiatique est à peine plus engageant. Mark Bürki, directeur général de Swissquote, ne compte que deux quotidiens avec une forte orientation économique et financière en Suisse romande. Par comparaison, la Suisse alémanique, un marché certes quatre fois plus gros, voit les titres se multiplier, de la publication de référence au journal gratuit. Le dimanche, le lecteur alémanique a le choix entre trois journaux dont l'économie occupe la même place que le sport. En Suisse romande, Le Matin a certes développé des pages économiques, mais avec une ambition nettement plus modeste. Après s'en être longtemps méfiée, la TSR ne s'est engagée que récemment dans des émissions économiques alors que la RSR cantonne encore cette matière dans ses bulletins d'information ordinaires.

Mais les choses changent. Swissquote observe un nombre d'ouverture de nouveaux comptes proportionnellement équivalent en Suisse romande qu'en Suisse alémanique, ce qui dément l'idée d'une aversion des francophones pour la bourse. Des publications de vulgarisation économique affichent une santé éclatante, ce qui prouve bien que la demande pour une meilleure information existe. On attend juste le moment où cet intérêt dépassera les cercles spécialisés pour concerner la majeure partie de la population.

Tout dépend du jour où surgira l'étincelle qui incitera les éditeurs à traduire les livres de vulgarisation, les libraires à les mettre en valeur, et les patrons de presse généraliste à développer leurs services d'informations économiques. En bref, on attend le jour où les responsables de la transmission du savoir s'engageront pour sortir la majorité de l'opinion de ses préjugés. Ce jour viendra quand la crise d'UBS donnera l'occasion de débats comparables à ceux qu'a provoqués l'éviction de Christoph Blocher du Conseil fédéral.