Le travail doit cette semaine reprendre progressivement à «la Boillat». Jeudi dernier, les employés de l'usine Swissmetal de Reconvilier ont mis un terme à un mouvement exceptionnellement long. Trente jours de grève pour lutter contre le démantèlement de «leur» usine. Qu'ont-ils obtenu en échange? Rien ou presque, sinon l'ouverture de négociations. Et d'aucuns de critiquer le syndicat Unia qui a fortement pressé les grévistes à reprendre le travail. Mais surtout, ce conflit est en important parce qu'il illustre le durcissement des relations sociales en Suisse, à l'œuvre depuis une petite dizaine d'années.

Récemment arrivé chez Swissmetal, Unia ne sort pas indemne de cette grève. Financièrement d'une part. Le soutien aux grévistes syndiqués lui a coûté près de 1 million de francs, une somme à comparer à ses recettes en 2005 (120 millions) et la perte réalisée sur ce même exercice, 9 millions. Auprès des grévistes, d'autre part, dont certains ont eu le sentiment d'avoir été lâchés.

Néanmoins, Unia a pu, des semaines durant, donner l'image d'un syndicat très combatif. En particulier grâce à la présence quasi permanente à Reconvilier de Fabienne Blanc-Kühn, membre du comité directeur, qui cherchait des solutions «syndicales» originales pour sortir du conflit. Comme la création d'un pool d'investisseurs régionaux pour reprendre «la Boillat» de façon autonome.

Activisme atypique

Cet activisme atypique pouvait tenir de la récupération. D'autant que ce conflit permet à Unia, né de la fusion du SIB (Syndicat industrie et bâtiment) et de la FTMH (Fédération de la métallurgie et de l'horlogerie) il y a tout juste un an, d'affirmer son identité.

Reste que, comme dans d'autres cas, le syndicat est arrivé surtout comme un pompier qui doit éteindre un feu de forêt par vent fort. L'opposition, très personnelle, entre des cadres et des employés de «la Boillat» et la direction alémanique incarnée par Martin Hellweg lui laissait peu de marge de manœuvre.

On pourrait alors considérer le conflit à «la Boillat» comme une exception. Les statistiques des grèves incitent à le penser. La Suisse reste très peu chahutée. Fin 2005, l'Institut für Arbeitsmarkt (IAB) de Nuremberg a comparé les mouvements de grève dans les pays de l'OCDE. Les entreprises suisses ne connaissent que 1,5 jour par an en moyenne de débrayage pour 1000 employés, quand les Allemands chôment près de 10jours et les Français... plus de 80.

Dans un ouvrage* qui a précédé la naissance d'Unia, le syndicat FTMH rappelle qu'une période «de lutte et de révolte» a pris fin en 1937. Au cours de cette année furent jetées les bases de la «paix du travail», instaurant un système donnant-donnant: l'employeur assure certaines conditions de travail et le principe de la négociation pour régler les conflits, en contrepartie desquels il obtient l'absence de grève.

Les auteurs relèvent que ce système fonctionne très bien jusqu'à la fin des années 1980. Au cours de cette dernière décennie, les archives de la FTMH ne recensent d'ailleurs «qu'un seul débrayage de quatre jours, en février 1985, à l'expiration de la CTT dans le secteur des garages genevois».

Toujours plus de conflits

Depuis, cependant, la situation a changé. On peut noter que l'IAB n'a observé que la période 1991-2000. Comme le montrent les statistiques publiées par le Seco**, le nombre de conflits suit une courbe ascendante au cours des années 1990. L'ouvrage de la FTMH recense les conflits récents, dont celui de l'ancienne filiale de DaimlerChrysler, ADtranz à Zurich, preuve que les salariés alémaniques peuvent aussi être en grève. Viennent aussi, en terres romandes, ceux de Sapal, Zyliss, Veillon, Portescap...

On peut y ajouter le conflit chez Filtrona fin 2004 et début 2005 qui s'est lui aussi traduit par une longue grève. Au final, les ouvriers auront juste décroché un maigre plan social, avant la fermeture de leur usine de filtres à cigarette, ex-propriété du groupe vaudois Baumgartner.

Dans ce contexte, la conclusion de l'ouvrage de la FTMH garde tout son sens: «Conflit du travail, d'une part, paix du travail garantie par le partenariat social et la participation, d'autre part, n'apparaissent plus aujourd'hui comme les pôles antagonistes qu'ils étaient il y a quelques années encore, mais comme des instruments qui se complètent dans la lutte pour la dignité des salariés à l'ère du capitalisme mondialisé.»

Pour le moment, les syndicats sont loin de suivre une stratégie de blocage systématique. C'est heureux. A Reconvilier, Unia se trouve aussi à l'initiative du processus de médiation. Bon an mal an, le dialogue social continue de fonctionner. Mais l'arrogance de quelques patrons écorne régulièrement l'esprit de la paix du travail. Ils entraînent le reste de l'économie sur une pente savonneuse.

*«Regard sur le syndicat FMTH 1970-2000», 2004.

**«Les conflits collectifs du travail en 2004», La Vie économique, 11. 2005.