Au moment où plusieurs Etats européens se figent dans l'hiver économique du nationalisme, un voyage en Israël permet d'ôter une couche protectrice, au propre comme au figuré, et d'observer le printemps que peuvent souffler les échanges internationaux.

Deux courbes résument l'évolution du pays. En 1995, celles de la valeur des exportations d'oranges et de logiciels étaient pratiquement équivalentes. Depuis, la courbe des oranges est restée stationnaire, tandis que celle des ventes de «software» à l'étranger décollait: ces dernières ont été multipliées par six ou sept. Idem pour les médicaments, appareils médicaux, solutions de sécurité, etc. La moitié de la capacité industrielle israélienne travaille actuellement pour l'exportation, et plus de la moitié de celle-ci concerne des produits de haute technologie.

On est plus créatif en dessinant sur une feuille blanche qu'en retravaillant l'acquis. Israël a peu de ressources naturelles, un marché limité et pas de «champions nationaux» à défendre. En plus, au début des années 1990, le pays devait répondre à une urgence - comment intégrer près d'un million d'immigrés russes. Imaginons le même défi en Suisse, pour une population à peu près équivalente...

Israël y a répondu en développant notamment un programme exemplaire de soutien à la science et à l'innovation. L'Etat y a mis à la fois beaucoup d'argent et des exigences très élevées. «Patriotisme économique»? Dans un sens, oui, mais un patriotisme bien compris: tourné vers l'avenir, offensif. Plus de vingt incubateurs de jeunes entreprises ont été créés dans tout le pays, plus de mille sociétés y ont fait leurs premiers pas. A fin 2006, elles auront attiré douze milliards de dollars de capital-risque et contribué pour 40% à la croissance israélienne.

Le chemin n'a pas été semé de pétales de rose, le secteur a encaissé, comme ailleurs, le contrecoup de l'explosion de la bulle Internet en 2000, juste au moment où s'amplifiait un débat interne sur la nécessité du soutien public. La suite des événements a montré que si l'on avait laissé faire le marché, les dégâts auraient été plus graves encore.

De cette expérience, il y a des leçons à tirer à la fois pour la «stratégie de Lisbonne» européenne et pour la Suisse. Se focaliser sur quelques objectifs clairs, concentrer les moyens et ne jamais oublier la question centrale: quel est le marché pour ce que je fais?

Grâce à son renouveau technologique, Israël est devenu une économie fortement intégrée au monde développé. Les centres de recherche et développement des multinationales y affluent, comme les capitaux étrangers. Le pays est le seul non européen qui participe pleinement aux programmes de l'UE dédiés à l'innovation.

Le tableau serait idyllique s'il n'y manquait un détail. Un million d'Arabes israéliens et plus de trois millions de Palestiniens. Les premiers vivent, pour la moitié, au-dessous du seuil de pauvreté. Les seconds n'existent tout simplement plus, économiquement. L'implosion du processus de paix d'Oslo et la deuxième Intifada ont provoqué l'érection d'un mur physique entre Israël et les territoires occupés - les Israéliens préfèrent l'appeler «barrière antiterroriste» - mais plus encore d'un mur économique. Les travailleurs palestiniens ne rentrent plus qu'au compte-gouttes, les maigres exportations de leur Etat-croupion périclitent. Israël bâtit son futur sans eux. A quel coût sécuritaire? Quel coût pour cette main-d'œuvre, ces marchés inaccessibles? Négligeable, moins d'un pour-cent du produit intérieur brut, assure le président des associations patronales. On peut donc faire avec.

Un indice récemment publié par l'institut de recherche KOF résume en deux chiffres le grand écart israélien. Mesuré à l'aune de la globalisation économique, le pays figure au 14e rang mondial, devant la France, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne. En termes de globalisation politique, il pointe au 71e rang, derrière la Namibie et le Cameroun.

Est-ce tenable à long terme? Dan Propper n'en sait rien. Il dirige à Tel-Aviv le groupe alimentaire Osem (600 millions de dollars de chiffre d'affaires) et «n'oubliera jamais» les embrassades de la conférence de Casablanca, en 1994, quand le processus d'Oslo entrouvrait des perspectives nouvelles entre Israël et ses voisins arabes. Douze ans plus tard, Dan Propper a mis ses illusions au réfrigérateur. Osem a construit une usine en Slovaquie, d'où il servira les importants marchés «ethniques» ouest-européens en produits spécialisés.

Israël se construit en économie hors-sol, intubée à la globalisation. Ce n'est pas le moindre paradoxe pour un pays fondé sur le retour à la «terre promise».