La crise alimentaire a un mérite éclatant: redonner aux terres agricoles une valeur économique qui ne cessait de chuter depuis une vingtaine d'années. La hausse du prix des domaines un peu partout dans le monde anticipe un juste retour à la raison: au final, nous sommes tous paysans. Ce qui est apparu comme une preuve de la fragilité de la sécurité alimentaire mondiale influencera durablement la politique d'aménagement foncière, y compris sur le Plateau suisse, dont les meilleures terres disparaissent lentement mais sûrement dans un mitage informe. Bien sûr, la Confédération et les cantons tentent d'organiser la densification urbaine, mais de nombreux exemples montrent que l'inertie grignote chaque jour un peu les terres arables. L'architecte britannique Norman Foster a déclenché une petite polémique, en citant l'exemple des nouvelles usines et bureaux de Rolle qui «semblent sortir de terre de façon aléatoire». En réalité, il exprime de manière caricaturale et simpliste ce que chacun ressent en observant le serpent de hangars et zones asphaltées qui bordent de manière presque continue le Léman, là précisément où l'humus est le plus profond et fécond. Où s'arrêtera-t-on?

Loin de moi l'idée de plaider pour une politique conservatrice ou muséographique du territoire: l'urbanité, la construction ne sont pas une plaie, ni forcément la négation écologique que beaucoup dénoncent, mais une réalité qui peut être riche et diversifiée. Mais, de grâce, cessons au moins le gaspillage inutile et inspirons-nous du sursaut californien (une nouvelle fois). Les grandes villes et les entreprises phares de la région y développent depuis peu le concept des «parkings solaires». Constatant que les grandes surfaces commerciales, usines et immeubles administratifs s'accompagnent généralement de parkings qui doublent l'emprise au sol, les architectes tentent de convertir ces surfaces stériles en autant de centrales photovoltaïques sous lesquelles s'abritent les voitures.

La célèbre firme Google, qui dévore des quantités phénoménales d'énergie pour faire tourner ses serveurs, vient tout juste de recouvrir ses parkings de toits solaires et couvre ainsi 30% de la consommation électrique de son siège. Wal-Mart écrème une partie de ses «pics» électriques en couvrant ses hangars, et plus récemment ses parkings, de cellules solaires.

Pour l'aménagiste bien connu Donald Shoup, professeur à l'Université de Californie, qui signe régulièrement des chroniques dans le San Francisco Chronicle ou le New York Times, les parkings solaires sont d'autant plus intéressants qu'ils produisent de l'énergie aux heures de pointe et n'accaparent pas, ni ne défigurent, le paysage. Au contraire, ils améliorent l'esthétique de lieux souvent sinistres. Pour Donald Shoup, les plans d'aménagement locaux devraient en faire une obligation assortie au permis général de construction.

Les données économiques sont favorables: si l'énergie solaire demeure chère et ne sera compétitive que dans une dizaine d'années, les parkings solaires offrent des gains d'échelle considérables. Les surfaces à recouvrir sont plus importantes généralement que les immeubles et l'absence de contraintes permet de bien orienter d'emblée les cellules. A terme, on peut imaginer que la recharge électrique sera gratuite pour les propriétaires de voitures hybrides, dont une étude toute récente du MIT montre qu'elles vont rapidement s'imposer sur le marché américain.

En Californie, le concept des parkings solaires se développe d'autant plus vite que les compagnies électriques locales ont l'obligation de porter à 20% la part d'électricité d'origine renouvelable dans leur offre globale. Les promoteurs ont bien évidemment compris qu'un parking certifié «solaire» serait un argument décisif pour lever l'opposition de ceux qui luttent contre le bétonnage des sols et gagner du même coup la sympathie des citoyens automobilistes qui cultivent un peu leur mauvaise conscience à chaque fois qu'ils pénètrent dans les ères de repos pour voitures.

En Suisse, Migros ou Coop, en lieu et place des campagnes publicitaires pour vanter les mérites «écologiques» de leur marque, trouveraient dans les parkings solaires un moyen concret de marquer leur engagement en faveur d'une politique plus respectueuse de l'environnement. Et comme la vertu est contagieuse, on peut imaginer que les grands parkings non solaires seraient plutôt mal perçus et chercheraient une solution. De plus, le risque économique est minime si l'on part de l'idée que le courant revendu dans le réseau est racheté au prix coûtant. Même les sociétés d'électricité suisses, qui ont tout fait (à de rares exceptions près) pour s'opposer à ce mécanisme de rachat, «cherchent» aujourd'hui des projets pour étoffer leur portefeuille renouvelable qui n'a pratiquement pas changé en cinquante ans! On peut même spéculer sur le fait que les projets de grands parkings solaires pourraient faire sauter le corset budgétaire conservateur prévu par l'ordonnance sur les tarifs de rachats des énergies solaires. Enfin, on pourra rassurer les habitants du Lavaux, les vignerons valaisans ou les paysans du haut Jura: c'est bien sur les parkings, les toits des hangars et autres surfaces sans valeur esthétique ou économique que va se jouer la révolution solaire.