C'est le paradoxe du moment: alors que les cours du brut flambent, jamais le sort des compagnies pétrolières n'a paru aussi incertain. A la bourse, les actions d'ExxonMobil, Chevron, Conoco, BP, Shell et autre Total, qui annoncent des records absolus en termes de profit, sont de plus en plus boudées par les investisseurs professionnels. Le doute sur la solidité et les bénéfices futurs de ces géants de l'énergie a fini par s'installer. Toutes, sans exception, perdent pied dans l'extraction pétrolière et gazière et sont supplantées par les sociétés nationales russes, mexicaine, brésilienne, vénézuélienne ou irakienne, qui font main basse sur les gisements quand elles n'imposent pas des taxes dissuasives. Dans les années 1970, les «majors», comme on les appelle avec respect, contrôlaient 85% des réserves mondiales de brut; en 2008, le pouvoir s'est inversé: les sociétés d'Etat détiennent 80% de ces mêmes réserves, et leurs parts ne font qu'augmenter.

Dans la capitale mondiale de l'or noir, à Dallas, les doutes prennent carrément l'allure d'un règlement de comptes. Et, cette fois, la critique n'émane pas des écologistes ou d'ONG mais de la plus ancienne dynastie pétrolière, des descendants de la famille Rockefeller, à l'origine de la première compagnie pétrolière au monde: ExxonMobil. Dans une résolution qui sera présentée le 28 mai prochain devant l'assemblée des actionnaires, Peter O'Neill, arrière-arrière-petit-fils de John D. Rockefeller, demandera une réorientation stratégique de la société vers les énergies renouvelables et des carburants plus propres. Pour y parvenir, la famille exige la nomination d'un président indépendant de la direction et la constitution d'un conseil chargé d'étudier les conséquences pour ExxonMobil des changements profonds en cours dans le domaine de l'énergie, notamment sous l'angle des risques climatiques. A Dallas, au cœur d'une ville qui suinte le pétrole de partout, dans une ville où les mots mêmes de changements climatiques étaient, il y a peu encore, synonymes d'injures, la résolution de la famille Rockefeller sonne comme un désaveu cinglant pour les dirigeants d'ExxonMobil. «Pour la majorité de notre famille, restée fidèle à la compagnie depuis plus d'un siècle, il n'était pas facile de rendre publiques nos préoccupations», explique Peter O'Neill, au nom de la famille. Selon Neva Rockefeller Goodwin, ExxonMobil doit renouer avec l'esprit de pionnier de son illustre fondateur: «A l'époque, mon arrière-arrière-grand-père avait identifié le kérosène comme une alternative bon marché à l'huile extraite à partir des baleines. Une intuition de génie. Aujourd'hui, ExxonMobil doit s'investir résolument vers les énergies plus propres.» En 2007, une précédente résolution de la famille avait obtenu 40% des suffrages. Cette fois, la famille dit tout haut ce que beaucoup d'experts pensent: les compagnies pétrolières ont mangé leur pain blanc et vécu sans doute leurs plus belles années. En fait, elles sont mal préparées pour affronter l'avenir. Elles ont peu investi dans la prospection, comme si le pétrole bon marché était éternel. Elles ont même désinvesti dans la technologie et préféré procéder à des rachats d'actions. Aujourd'hui, elles tentent de revenir dans les technologies sophistiquées qu'elles ont vendues à vil prix à des sous-traitants. Depuis quatre à cinq ans, les majors se ruent sur les gisements de pétrole spéciaux, comme les schistes et sables bitumineux, les pétroles lourds et profonds des océans. Mais tout le monde sait que ces gisements sont très chers à exploiter, génèrent une pollution insupportable et une quantité de gaz à effet de serre en totale contradiction avec les objectifs de réduction des risques climatiques. Pour Neva Rockefeller Goodwin, ExxonMobil a bien su gérer «à court terme les investissements consentis par le passé» mais manque de vision, ignore même l'ampleur des changements en cours dans l'industrie de l'énergie. Il faut dire que, de toutes les majors, ExxonMobil est la compagnie qui a le moins investi dans les énergies renouvelables. Pas étonnant, ExxonMobil est connue pour avoir financé les «think tanks» américains qui ont publié des études fantaisistes mettant en cause le caractère scientifique des changements climatiques causés par l'homme. Depuis, le lobby des négationnistes climatiques, relayé par le Wall Street Journal et la Maison-Blanche, s'est fait discret et cherche même à se faire oublier devant l'évidence des faits scientifiques.

Enfin, pour la première fois dans l'histoire, le vent politique qui souffle aux Etats-Unis leur est défavorable. Subventionnées de manière éhontée, les compagnies sont devenues la cible des automobilistes américains, qui ne comprennent plus comment ceux qui disaient défendre un pétrole bon marché se sont autant trompés dans leurs prévisions. Au Congrès et au Sénat, les rabais fiscaux qui leur sont accordés sont d'autant plus contestés que les chiffres attestent de leurs désinvestissements dans la R & D. Et surtout, pour la première fois, le candidat républicain à la Maison-Blanche, John McCain, n'est pas considéré comme un proche du lobby pétrolier, mais plutôt comme un traître à sa cause. Comme les candidats démocrates, il est favorable à une législation qui vise à réduire progressivement les gaz à effet de serre.

Pour toutes ces raisons, la résolution de la famille Rockefeller pourrait fort bien recueillir plus qu'une approbation polie et marquer le désaveu public de dirigeants qui ont toujours traité les questions climatiques avec mépris et arrogance.