Historique. Des Etats viennent de rentrer par la grande porte dans les capitaux d'institutions financières privées. Aux Etats-Unis et en Europe, ils ont injecté 2500 milliards de dollars dans des banques et des compagnies d'assurances en difficulté pour avoir fait des choix irresponsables et pour avoir pris des paris fous dans des produits insensés. En cause également la cupidité de dirigeants d'entreprise qui ont empoché des sommes frôlant l'indécence sous forme de bonus ou de parachutes dorés. Des fonctionnaires siégeront dans des conseils d'administration et empêcheront de nouvelles folies.

Le sauvetage grâce à l'entrée des fonds publics dans le capital de ces entreprises n'est pas idéologique, mais pragmatique. Quand la maison brûle, on ne se met pas à analyser les mérites ou les défauts architecturaux. La priorité va à éteindre l'incendie. Les coûts de ne rien faire étaient trop élevés.

Le capitalisme, malgré ses excès, n'est pourtant pas mort. Par contre, la présente crise financière fait délier des langues: «Le laisser-faire, c'est terminé», «les entreprises empochent les bénéfices, les Etats socialisent les pertes», «l'autorégulation ne suffit plus». Les interventionnistes ont l'air de vouloir profiter de cette crise financière pour camoufler leurs propres échecs et leurs promesses non tenues.

Après la finance, l'automobile s'apprête aussi à recevoir des milliards. Sinon comment expliquer aux 600000 employés de l'industrie automobile américaine, au fond du gouffre, qu'ils n'auraient aucune aide alors même que Morgan Stanley, 45000 employés, vient de recevoir 10 milliards de dollars d'argent public. En cette période de campagne électorale aux Etats-Unis, les deux prétendants à la Maison-Blanche font de la surenchère dans le montant d'aide dont devrait bénéficier l'industrie automobile fortement implantée dans l'Ohio, la Pennsylvanie, l'Indiana et le Missouri, ces fameux «swing states» qui peuvent basculer dans un camp ou dans l'autre.

En Europe, c'est la même chose. Nicolas Sarkozy, qui assure actuellement la présidence tournante de l'Union européenne (UE), estime qu'il faut aider les Peugeot, Renault, Fiat, Opel et autres VW. L'industrie automobile européenne peine à faire face à la concurrence asiatique et paie un lourd tribut dans le sillage du ralentissement économique.

C'est paradoxal. Alors que les Etats-Unis et l'UE sont les premiers qui ont érigé le laisser-faire en temple sacré et qu'ils imposent avec une certaine condescendance leur modèle au reste du monde, ils n'hésitent pas aujourd'hui à se transformer en interventionnistes. Cette nouvelle orientation marque la fin du «Consensus de Washington» de 1989 qui défend la déréglementation et la privatisation comme recettes de succès économique. «Les professeurs ont apparemment un problème, a ironisé un dirigeant chinois cité par The Economist de cette semaine. L'Asie se réjouit de voir que les pays industrialisés adoptent leur modèle dirigiste.»

Force est de constater que le nouvel interventionnisme, même si celui-ci est décrit comme une mesure temporaire, coûte très cher. En Europe comme aux Etats-Unis, le sauvetage des banques et les subventions programmées à l'automobile, mais aussi aux énergies renouvelables, à la biotechnologie et aux semi-conducteurs, vont finir par creuser les déficits budgétaires et plonger les Etats dans l'endettement. Tout l'argent consacré au remboursement de la dette n'est pas dépensé pour l'éducation, la santé ou le social. Bref, c'est l'ensemble des contribuables qui passent à la caisse.

Mais, plus grave encore, ces milliards ne sont rien d'autre que des subventions déguisées accordées à la finance et à l'industrie. Elles s'ajoutent à ce que Washington et Bruxelles paient déjà à leurs agriculteurs, soit la coquette somme de 1 milliard de dollars par jour. Ce nouvel interventionnisme est donc en flagrante contradiction avec les engagements pris dans le cadre des négociations au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). A Genève, les négociateurs européens sont intraitables lorsqu'ils réclament l'abolition des obstacles aux échanges des produits industriels. Et voilà leurs gouvernements qui s'apprêtent à ouvrir le robinet des subventions. Européens et Américains n'ont-ils pas déposé une plainte à l'OMC contre la Chine qu'ils accusent d'aider ses industries?

Gare au discours proclamatoire qui veut faire croire à la défaite des lois du marché. La présente crise est certes liée aux excès du capitalisme. Mais ce n'est pas une raison pour jeter le bébé avec l'eau du bain. Ce système a tout de même largement contribué à la reconstruction de l'après-guerre tout comme il (le flux des marchandises, de services et des investissements) a aidé à sortir des millions de personnes de la pauvreté dans les pays en développement.

Oui, les plans de sauvetage des banques par les Etats contredisent les règles du marché. La douzaine de banques en difficulté n'aurait pas nécessairement coulé sans l'argent des contribuables. En intervenant, les Etats ont privé les autres institutions, celles qui ont été gérées sainement et de façon rentable, de participer à une réorganisation de l'ensemble du secteur. Les Santander, HSBC, BNP Paribas et les centaines de banques américaines auraient pu prendre la relève. Elles l'ont fait dans certains cas.

Le retour de l'Etat dans les banques a également privé les fonds souverains asiatiques et moyen-orientaux de participer à la réorganisation. Ces derniers détiennent des surplus de capitaux et cherchent des possibilités d'investissement. Mais Washington et Bruxelles ont voulu couper leurs ailes et se sont prémunis contre leur activisme. En leur imposant toutes sortes de conditions et des codes de conduite. Des fonds de Qatar, d'Arabie saoudite et d'Israël sont certes entrés dans le capital de Credit Suisse, mais ils n'ont droit qu'à des parts minoritaires.

En réalité, les Etats-Unis et l'Europe ont freiné la mondialisation des capitaux. Ce réflexe nationaliste ignore le fait que les nouveaux champions industriels n'ont plus de nationalité. UBS, Nestlé et Novartis sont-elles vraiment des entreprises suisses? Toyota, qui produit et vend ses voitures en Asie, en Afrique, en Europe de l'Ouest et de l'Est, en Amérique du Sud et du Nord, est-elle une entreprise japonaise?

Le monde n'a pas besoin de l'Etat dans la gestion des entreprises privées. Par contre, c'est son rôle de mettre en place le cadre dans lequel ces dernières fonctionnent et surtout de prévenir ses excès.