La Suisse, Etat féodal? Le qualificatif semble insulter un pays qui se présente comme la plus vieille démocratie du monde. Or c'est le diagnostic que pose Hans Kissling dans un livre de 120 pages truffé de chiffres (1). Normal: ce Zurichois a dirigé pendant quatorze ans l'office statistique de son canton et s'intéresse depuis 1973 à la répartition de la fortune en Suisse.

Trois décennies pendant lesquelles l'écart entre les plus riches et le reste de la population s'est considérablement accru, et même accéléré depuis les années 90.

En 2003, les trois plus riches Zurichois possédaient 4,5 milliards de francs ou 56% de toutes les fortunes privées, soit l'équivalent de ce que possèdent 412 000 contribuables. Douze ans plus tôt, leur part au total n'était «que» de 45%.

En 2003 toujours, le 1% le plus riche du canton possédait autant que 95% des contribuables.

De 1991 à 2003, le nombre de contribuables ne déclarant aucune fortune a, lui, augmenté de 25,1% à 27,1%.

Cette concentration de la fortune n'est pas le fruit du mérite, base de l'économie libérale, mais pour l'essentiel le produit de l'héritage. En trente ans, calcule Hans Kissling, quelque 178 000 personnes ont hérité en Suisse de la somme colossale de 969 milliards de francs. Bon an mal an, plus de 30 milliards de francs passent actuellement d'une génération à l'autre.

Economiquement, cette aristocratie de l'argent hérité entraîne une mauvaise allocation des ressources, argumente l'auteur. Des études des Universités de Saint-Gall et Zurich montrent qu'une répartition plus égale favoriserait la croissance, qui repose davantage sur des marchés de masse que des marchés de niche. Le risque de népotisme est un facteur d'inefficience à la tête des entreprises. Sur le plan social, le lobby toujours plus puissant des grosses fortunes affaiblit les ressources affectées à l'éducation ou à la santé, aboutissant à des prestations «à deux vitesses». Sur le plan politique enfin, les moyens considérables et opaques affectés aux campagnes politiques, dont celles de l'UDC, faussent le débat démocratique.

Le remède de cheval que propose Hans Kissling pour sortir de cette spirale est un impôt fédéral sur les successions à 50%, assorti d'une exonération pour les fortunes inférieures à 2 millions de francs. D'abord relayée positivement par le Tages-Anzeiger, accueillie plus fraîchement par le directeur d'economiesuisse, Pascal Gentinetta, dans Le Temps (03.05.08), l'idée commence à susciter un chaud débat en Suisse alémanique.

Sur le plan théorique, l'impôt sur les successions ne manque pas de partisans, comme le FMI ou le professeur lausannois Marius Brülhart. Il a l'avantage de ne peser ni sur le travail ni sur la consommation. Il est relativement efficace et simple à percevoir.

Dans la pratique suisse pourtant, on observe que la plupart des cantons l'ont supprimé depuis que Saint-Gall a ouvert la voie en 1997 et que les tentatives de l'instaurer au niveau fédéral ont échoué, qu'elles émanent du conseiller fédéral Kaspar Villiger ou du Parti socialiste (la dernière fois en 2006).

Les Suisses sont-ils schizophrènes? Non, mais ils sont pragmatiques et prennent avec des pincettes les chiffres dont ils ne savent pas ce qu'ils recouvrent. Ainsi, les statistiques de Hans Kissling ne disent pas quelle est la part des très grosses fortunes «importées», qui quitteraient aussi aisément la Suisse qu'elles s'y sont posées si la Confédération en prélevait la moitié au moment de l'héritage.

Les arguments de Kissling minimisant ce risque ne sont pas sérieux. Il évoque la résistance à quitter un endroit où l'on se plaît: or on peut y rester et trouver de bons juristes pour parquer sa fortune ailleurs. Il donne aussi en exemple les Etats-Unis, où un impôt élevé sur les successions ne crée pas d'exode: or les Etats-Unis sont bien plus grands que la Suisse, incontournables pour nombre d'ultra-riches - et malgré cela, l'exode fiscal y est bel et bien une industrie.

Kissling balaie d'un revers de main l'argument de l'imposition multiple. Or celle-ci est bien réelle en Suisse. Mais son erreur la plus fondamentale est de considérer a priori toute fortune comme «dormante» et inefficace.

Qu'en sait-il? La plupart du temps, cet argent est investi dans des activités productives, qu'il s'agisse d'entreprise familiale ou d'autres, parfois de philanthropie. Il faudrait connaître bien plus en détail la composition de ces investissements pour affirmer que cet argent serait plus efficacement recyclé par le canal de l'impôt.

En se reposant souvent sur les estimations approximatives (et certains préjugés sous-jacents) du classement des «300 plus riches» établi par Bilanz/Bilan, Hans Kissling pèche là où il ne devrait pas: par manque de rigueur statistique.

(1) «Reichstum ohne Leistung - Die Feudalisierung der Schweiz», Hans Kissling, Rüegger Verlag, 2008.