Ne cherchez pas à joindre Stephan Zimmermann de UBS ou Yves Maas de Credit Suisse - en tout cas pas si vous êtes journaliste. Tous deux siègent au conseil d'administration de la plateforme mondiale de transferts financiers Swift, basée dans la banlieue de Bruxelles. Stephan Zimmermann en est même le vice-président, donc bien placé pour savoir qu'après le 11 septembre 2001 les services secrets américains ont massivement pioché dans les 11 millions de messages quotidiens transmis par Swift, contenant des informations personnelles (noms, numéros de compte, montants) sur les clients des banques suisses - entre autres.

Depuis dix jours, Stephan Zimmermann et Yves Maas se murent dans le silence. Tout comme la Banque nationale suisse et le Conseil fédéral, pourtant informés dès 2002 de cet espionnage financier sans précédent.

Quelle a été son ampleur? Les citations des acteurs interrogés par le New York Times sont contradictoires. «Au début, ils ont tout pris, l'intégralité de la base de données», dit un proche de l'opération, tandis que le sous-secrétaire d'Etat au Département du trésor, Stuart Levey, minimise: «Nous allons à la pêche, nous n'aspirons pas simplement toute l'information que nous pouvons.»

Chacun jugera selon son degré de confiance dans la CIA. Ce qui est sûr, c'est que des millions, probablement des dizaines de millions de transactions détaillées ont été transmises aux services secrets américains, sans aucune garantie que ces données ne servent qu'à traquer Al-Qaida, sans qu'une autorité judiciaire ait été informée des critères ou de l'étendue des recherches, et surtout sans que les clients concernés aient su quoi que ce soit.

Cela s'appelle une violation massive, pendant cinq ans, du secret bancaire. «Bankenkundengeheimnis» en allemand, comme disent les banques suisses pour insister sur le fait que le secret bancaire protège le client et non l'établissement financier. Protégeait, devrait-on dire.

Depuis que l'affaire a éclaté, les banques et leur association ouvrent de grands yeux bleus: «Violation du secret bancaire? Mais pas du tout!» Le porte-parole de l'une d'entre elles a même dit au Temps que la protection du secret bancaire ne s'appliquait pas dans ce cas puisque les transactions se déroulent à l'étranger - Swift fonctionne effectivement sous législation belge. Les clients apprécieront.

Hanspeter Thür, préposé fédéral à la protection des données, apprécie peu, lui. Il se dit «très préoccupé» par ce qui apparaît comme un non-respect caractérisé de la sphère privée et a pris langue avec ses collègues étrangers à ce sujet. Le professeur de droit Marc Pieth est tout aussi consterné. «Une saisie étatique de données financières devrait se baser sur une menace concrète par un groupe de personnes défini, dit-il à la NZZ am Sonntag. Une saisie large pendant une aussi longue période est clairement contraire au droit.»

Privacy International, une association des droits de l'homme basée à Londres, a porté plainte dans 32 pays contre Swift. Le Sénat belge a ouvert une enquête sur l'affaire. Bref, les protestations ont fusé de toutes parts... sauf de Suisse, patrie du secret bancaire, et de Swift elle-même.

Pour cette dernière, Marc Pieth a une explication: «Swift peut facilement être mise sous pression.» Il suffit que les autorités américaines menacent de lui retirer la licence d'opérer sur leur territoire, et elle disparaîtrait rapidement, la globalité de cette plateforme étant sa raison d'être.

Au fait, l'explication vaut aussi pour UBS et Credit Suisse qui siègent au conseil de Swift. Ces deux banques ont énormément développé leurs activités «on-shore» américaines ces dernières années, en particulier dans la gestion de fortune. Elles ont tout intérêt à minimiser l'atteinte à la sphère privée de leurs clients pour ne pas s'attirer de problèmes dans leurs propres affaires.

Quant aux autorités suisses, on sait qu'elles ont toujours été plus crânes face à l'Union européenne que face à Washington, notamment quand il s'est agi d'adopter le principe du «qualified intermediary». Une pratique imposée par les Etats-Unis qui transforme les banques suisses en agents auxiliaires du fisc américain.

Il n'en reste pas moins que la façon dont les acteurs suisses se refilent la patate chaude depuis qu'ont été publiées les révélations du New York Times est indigne. Si importante que soit la lutte contre le financement du terrorisme, elle ne légitime en aucune façon l'atteinte au secret bancaire qui a été commise. Après les attentats du 11 septembre, moult réunions internationales ont fixé un cadre international sous la supervision du Groupe d'action financière contre le blanchiment des capitaux (GAFI), comme vient de le rappeler l'Association suisse des banquiers. En agissant comme ils l'ont fait, les Etats-Unis ont une fois de plus piétiné le multilatéralisme, dans un domaine hypersensible. Cela appelle, pour le moins, des demandes officielles d'explications et, cas échéant, une protestation vigoureuse.