Il y a tout juste une année, les Français rejetaient la Constitution européenne. Lors de la campagne, il fut souvent question d'une Europe d'esprit «libéral» et «antisociale». Que n'a-t-on pas lu ou entendu sur le modèle social européen menacé par le néolibéralisme bruxellois! La réalité? Elle est bien différente. Ce sont les conclusions d'une étude réalisée par les économistes français Sarah Bouquerel et Pierre-Alain de Malleray «L'Europe et la pauvreté: quelles réalités?», qui vient d'être publiée par la Fondation Robert Schuman.

Pour ces deux économistes, la réalité objective est travestie et l'on se méprend sur les faits. L'Europe se mêle peu des questions sociales et n'influe pratiquement pas sur les systèmes de redistribution. Elle a tout au plus encouragé la création d'un modèle de statistiques commun et privilégié l'échange d'informations. Mais il n'y a aucune trace d'une politique sociale européenne; celle-ci reste de la compétence souveraine des Etats. Et le moins que l'on puisse dire c'est que Bruxelles avance toujours sur des œufs en la matière, sachant à quel point les modèles sociaux sont politiquement sensibles.

Mais on ne peut s'empêcher à la lecture de cette étude d'être frappé par un tableau (voir ci-dessous) sur l'évolution de la richesse brute par habitant (PNB) évaluée en parité de pouvoir d'achat (PPA). Cette mesure réelle des PNB, qui élimine les disparités dues aux taux de change, montre que la France et le Danemark sont les deux pays qui ont véritablement stagné ces trente dernières années... ces deux mêmes pays qui ont dit non au projet de Constitution européenne, deux pays où les tensions sociales sont vives, comme en témoigne l'agitation dans les banlieues françaises. On mesure également par ce graphique la vitesse de rattrapage des Etats européens les plus pauvres et évidemment le cas spectaculaire de l'Irlande qui a pratiquement doublé sa richesse en trente ans!

Bien évidemment, la richesse par habitant ne dit pas grand-chose si elle n'est pas décomposée; elle ne dit rien non plus sur la pauvreté ou le niveau des inégalités. C'est précisément ce sur quoi se sont penchés les deux économistes. En Europe, on mesure la pauvreté en termes monétaires et non selon des critères de qualité de vie comme le font les Etats-Unis par exemple. Est considéré comme pauvre un ménage qui gagne moins de la moitié (ou 60% souvent) du revenu moyen. Avec cette méthode, ne peuvent être comparés que les ménages d'un même pays. Il n'y a donc pas de mesure de la pauvreté européenne.

Selon les différents chiffres fournis par les Etats, l'Europe des 25 compte 72 millions de pauvres, soit 16% de la population. Depuis 1970, ce taux baisse régulièrement. Plus important peut-être, la pauvreté absolue, mesurée par le pourcentage de personnes vivant avec moins de 20 dollars par jour, s'est réduite de manière drastique, de 34,2% en 1970 à 9,2% en 1998. Les différences au sein des pays sont importantes. Les Etats nordiques sont ceux qui obtiennent les meilleurs résultats, à l'inverse des pays de l'Europe du Sud. Les pays anglo-saxons comme l'Angleterre et l'Irlande comptent un pourcentage de citoyens pauvres plus élevé que la moyenne, mais ce taux est compensé par une élévation plus forte du revenu moyen des ménages. Pour Sarah Bouquerel et Pierre-Alain de Malleray, tout montre que la pauvreté recule, de même que les inégalités entre citoyens. Malheureusement, la perception des populations est différente. Si les auteurs de l'étude ne s'aventurent pas sur le terrain politique, ils concluent toutefois que le système de redistribution social qui a permis de réduire la grande pauvreté a atteint ses limites en grevant la croissance. Pour les économistes, il est évident que la lutte contre la pauvreté et l'inégalité passe par une politique de croissance. «Les priorités économiques en Europe doivent dorénavant porter sur l'éducation et l'économie du savoir, ainsi que sur les moyens de rendre le marché unique plus dynamique.» Sans surprise pour un économiste, cet appel pour une économie plus «libre» et «innovante» sous la plume de deux hauts fonctionnaires français se fonde sur l'expérience des pays nordiques et anglo-saxons dont les modèles sociaux diffèrent mais brident peu la croissance, l'élément le plus efficace pour lutter contre le chômage, facteur numéro un de la pauvreté.

Reste que l'Europe avec son agenda de Lisbonne auquel font référence Sarah Bouquerel et Pierre-Alain de Malleray est en panne depuis plusieurs années. En fait la seule politique véritablement communautaire que les auteurs fustigent, c'est la Politique agricole commune (PAC). Car de toutes les politiques européennes décidées à Bruxelles, la PAC est clairement celle qui a l'impact le plus négatif sur la pauvreté. Pour les plus pauvres, le prix de la nourriture en Europe est clairement un obstacle à l'amélioration de leur pouvoir d'achat...