Le canton de Vaud a institué un monopole cantonal (!) de l'électricité; les communes et le canton verrouillent le capital de leur principale compagnie électrique, la Romande Energie; à Genève, les partis de gauche veulent empêcher toute forme de libéralisation; le Conseil fédéral veut vendre Swisscom, mais cherche un appât présentable pour convaincre le peuple; plusieurs villes suisses se sont déclarées (symboliquement) hors zone OMC. Autant dire que le processus de libéralisation et d'ouverture à la concurrence du marché intérieur suisse est très mal engagé. Et, pour la première fois de l'histoire moderne, la Suisse peut revendiquer le statut d'économie de marché la plus fermée d'Europe. En termes de gouvernance économique, c'est un énorme gâchis. Car jusqu'ici la Suisse était assez bien notée et plus ouverte que ses voisins européens. Ce n'est plus le cas.

Comment l'expliquer? Les Suisses, dans leur grande majorité, sont satisfaits des services publics et semblent admettre que seules les entreprises privées doivent être compétitives, comme si la concurrence s'arrêtait aux portes des secteurs dans lesquels les collectivités sont investies. Lorsqu'on les interroge sur les prix, ils «pensent» Migros ou Coop, mais rares sont ceux qui connaissent le montant de leur facture d'électricité ou le prix du mètre cube d'eau. A comparer les tarifs de Swisscom avec ceux en vigueur à l'étranger, on mesure à quel point la Suisse demeure un îlot de cherté, alors même que sa richesse relative a considérablement baissé ces vingt dernières années.

La première votation sur la libéralisation du marché de l'électricité l'a démontré: les Suisses n'ont pas compris l'enjeu et beaucoup ont pensé (à tort) que la concurrence était incompatible avec la sécurité de l'approvisionnement. On le vérifie à nouveau avec le projet de privatisation de Swisscom: même des esprits que l'on pensait éclairés entretiennent la confusion entre le service de base (en gros le réseau) et la propriété de l'opérateur. Ils ont beau jeu de dénoncer une opération perçue comme un appauvrissement collectif, alors même que la possession de Swisscom leur confère l'illusion de la sécurité.

C'est peut-être là le plus grave: en Suisse, et en particulier en Suisse romande, on semble convaincu que l'Etat et les collectivités publiques sont les seuls garants de la qualité et du «bien commun». On refuse de comprendre que la sécurité ne réside pas dans la possession des entreprises, mais dans les mécanismes de régulation et la capacité des entreprises à s'adapter à un environnement concurrentiel et technologique qui peut changer brutalement. Dans le cas de Swisscom, comme d'ailleurs dans le domaine électrique, on refuse de voir à quel point leurs univers ne sont plus figés, mais vont davantage changer dans les dix à vingt prochaines années que pendant toute l'histoire du XXesiècle. Par exemple, a-t-on conscience que la téléphonie sur Internet va probablement ruiner les opérateurs téléphoniques classiques, à tel point que des analystes financiers considèrent déjà que des géants comme Vodafone ou British Telecom (BT) sont en danger depuis qu'une chaîne de grandes surfaces distribue gratuitement des services téléphoniques à ses clients? Les communes et le canton de Vaud ont-ils évalué un instant l'ampleur des manœuvres électriques qui se déroulent en Europe et qui vont submerger la petite Suisse dans quelques années?

Poser la question, c'est y répondre. Sans doute, ceux qui refusent l'ouverture à la concurrence des anciens monopoles pensent-ils que le statu quo est préférable à la multiplication des acteurs privés. En réalité, en coulant les monopoles dans le bronze ou en gérant une entreprise selon des critères politiques, comme vient de le faire le Conseil fédéral en intervenant dans la stratégie de Swisscom, ce n'est pas la sécurité que l'on choisit mais une voie risquée. L'Etat n'a pas pour vocation, ni la capacité à prendre des risques financiers auxquels tout actionnaire est un jour ou l'autre confronté. L'Etat-actionnaire n'évitera pas les conflits avec les organes de régulation, ni la contradiction avec le monopole, qui par nature étouffe toute forme de concurrence.

Ces arguments de politique économique n'ont jamais été débattus. Dans un pays qui vieillit et qui n'est de loin plus le plus riche d'Europe, tout affaiblissement des anciens monopoles est perçu comme un nouveau coup porté à la sécurité de l'emploi. Comme si les entreprises contrôlées par les pouvoirs publics pouvaient se soustraire aux objectifs de rentabilité. Cette idée, qui reviendrait à accorder des privilèges aux employés des anciens monopoles, est dangereuse. Et une pure hypocrisie: Swisscom supprime des emplois par milliers et distribue des milliards à la Confédération. Ce mécanisme malsain ne va pas durer éternellement car il est dû à une anomalie de marché: les Suisses paient trop cher leur facture téléphonique (origine des dividendes extraordinaires) et l'entreprise réduit ses coûts faute de croissance (cause des suppressions d'emplois). Non seulement cette situation est indéfendable sur le plan économique, mais en plus elle est amorale!