En 2005, les bénéfices d'Exxon, numéro un mondial du pétrole, ont battu un nouveau record: 36 milliards de dollars. A titre de comparaison, c'est l'équivalent du produit intérieur brut de 150 sur 174 pays classés par la Banque mondiale. Pour la même année, la multinationale américaine a brassé un chiffre d'affaires de 371 milliards de dollars, l'équivalent du produit national brut de l'Arabie saoudite, premier producteur mondial de brut. Shell, Chevron, ConocoPhilips et Total connaissent le même succès, surfant sur un cours de brut en hausse: le baril a évolué à une moyenne de 41,44 dollars en 2004 contre 56,49 dollars en 2005.

Ce n'est pourtant pas la fête dans le monde du pétrole. Aux Etats-Unis, le secteur pétrolier mène ces jours une coûteuse campagne de relations publiques pour minimiser ses bonnes fortunes. Les résultats, disent-ils, sont éphémères; ils découlent de facteurs qui peuvent changer d'un jour à l'autre. Toujours selon cette campagne, les compagnies pétrolières sont certes des géants, mais aux pieds d'argile.

L'industrie pétrolière sait que de tels bénéfices attisent non pas des convoitises, mais des interrogations. Le système économique libéral reconnaît pourtant le profit comme une rémunération variable, imprévisible, mais espérée du risque pris par le détenteur d'un capital investi. La terminologie comptable et financière va plus loin et intègre les notions d'amortissement et de spéculation. Ainsi, les bénéfices 2005 de l'industrie pétrolière constituent la somme de ces éléments. Plus largement, le profit est source de nouveaux investissements, de nouveaux emplois et de nouvelles richesses.

Le sentiment de culpabilité de l'industrie pétrolière trouve peut-être sa source dans des bénéfices qui n'ont rien à voir avec les investissements, le travail et les risques consentis, mais avec une évolution des cours du brut influencée surtout par des considérations géopolitiques: climat d'insécurité pour approvisionnement lié à l'occupation de l'Irak et à la chaudière moyen-orientale.

L'industrie pétrolière a donc profité d'une situation particulière pour engranger des milliards supplémentaires. Et il ne s'agit pas de sommes insignifiantes. A titre d'exemple, Shell avait réalisé un profit de 12,4 milliards de dollars en 2001. En 2005, ce chiffre a bondi à 23 milliards.

Parallèlement, pendant que les bénéfices des compagnies pétrolières explosent, le consommateur voit sa facture énergétique gonfler mois après mois. En Suisse, le litre d'essence a fait un bond de 40 centimes en dix ans. Aux Etats-Unis, où la voiture est reine, le prix moyen du carburant est passé de 1,85 en 2004 à 2,27 dollars en 2005.

Dans ce contexte, les bénéfices astronomiques ne passent pas inaperçus. Une commission du Sénat s'intéresse actuellement au prix à la pompe. La sénatrice démocrate Hillary Clinton vient de réitérer sa demande de créer un fonds spécial destiné à promouvoir l'indépendance énergétique du pays, notamment par le développement d'énergies renouvelables. Le fonds serait en partie financé par une taxe sur les profits des sociétés pétrolières. En France, le ministre de l'Economie Thierry Breton évoquait en septembre l'idée d'une taxe exceptionnelle sur les bénéfices des compagnies pétrolières.

Les défenseurs de l'industrie pétrolière ne vont pas suivre le débat les bras croisés. Le Wall Street Journal vient de faire remarquer que les bonnes marges profitent aussi à la caisse fédérale. Selon la Tax Fondation, un groupe de pression libéral basé à Washington, Exxon, Chevron et ConocoPhilips payeront des impôts de 44,3 milliards de dollars sur les revenus 2005, soit 49,2% de plus qu'en 2004.

The Economist vient aussi à la rescousse de l'industrie pétrolière et fait remarquer qu'elle a besoin d'investissements pour poursuivre les recherches de nouveaux gisements. L'hebdomadaire britannique fait également ressortir que les compagnies occidentales doivent concurrencer les pétrolières chinoise et indienne qui, elles, bénéficient de larges soutiens étatiques.

Le débat ne fait que commencer. Il sera vif dans la mesure où les Etats-Unis entrent dans une année électorale pour le renouvellement de la moitié des sièges du Congrès. Il aura le mérite d'insuffler un peu de transparence dans un secteur réputé opaque dans ses opérations aux quatre coins du monde et dans ses liens avec le pouvoir à Washington.