Jonathan Ive, 40 ans en 2007, est vice-président du design industriel chez Apple. Il a conçu les formes épurées des iMac et du iPod, le baladeur musical qui a relancé Apple. Avant d'y être engagé en 1992, Jonathan Ive, né en Grande-Bretagne, a étudié au poly de Newcastle. C'est un nomade typique de «l'économie du savoir». Son pays d'origine a investi plus de 200000 francs dans son éducation, ce capital humain ayant ensuite émigré aux Etats-Unis.

Tous les Jonathan rejoignant les labos de Boston ou Palo Alto représentent un flux de quelque 50 milliards de dollars par an. Comment intégrer leur talent dans les statistiques? C'est la question que se posent un nombre croissant de chercheurs. De leur réponse dépend une image plus juste des économies développées, donc des décisions plus pertinentes de leurs autorités monétaires et politiques.

L'exemple des Etats-Unis décortiqué par Business Week est révélateur, parce que ce pays enregistre les plus importants flux «intangibles». Si on s'en tenait aux statistiques des tangibles, basées sur des modèles datant de la révolution industrielle, il y aurait de quoi devenir nerveux. Le déficit de la balance commerciale 2005 atteint 756 milliards de dollars, le produit intérieur brut a ralenti à 1,1% ces derniers mois, les ménages vivent à crédit et les entreprises investissent moins.

Mais ces chiffres ne disent pas tout. Revenons aux iPod dessinés par Jonathan. Fabriqués en Chine, ils sont comptés dans les statistiques à leur entrée sur territoire américain, puis au moment de leur vente, ce qui fait d'Apple un... revendeur de biens importés. Les statistiques ne disent rien des 800 millions de dollars dépensés par Apple l'an dernier en recherche et développement ou en marketing, alors qu'elles recensent les investissements en bâtiments et machines dont la valeur peut s'écrouler si le modèle d'affaires de l'entreprise ne répond plus aux besoins du marché.

Business Week a calculé que les dix principales sociétés américaines ont augmenté leurs investissements en R & D de 42% ou 11 milliards de dollars depuis 2000, alors que leurs investissements en capital ne progressaient que de 2% pendant cette période. Parfois même, dépenser moins peut entraîner une augmentation de la productivité. IBM a réduit de 10 millions de dollars son budget de formation continue entre 2003 et 2004, mais le nombre d'heures étudiées en classe ou par Internet a augmenté de 29% pendant la même période.

Tournons-nous vers les ménages. Les Américains n'épargnent-ils plus, consommant tout de ce qu'ils gagnent? Oui si on considère comme «consommation» les 224 milliards de dollars qu'ils ont dépensés en 2005 pour l'éducation supérieure de leurs enfants. Aux Etats-Unis, celle-ci est coûteuse et souvent prise en charge par les familles. Cet argent est un investissement sur l'avenir, et si on le considérait comme tel, le taux d'épargne remonterait à environ 2% des revenus.

Les flux internationaux sont plus difficiles à classer. Quand Intel construit une nouvelle usine pour produire du silicium en Israël, seuls les murs et les machines figurent dans les investissements à l'étranger. Mais comment comptabiliser les six mois de formation payés à plus de 800 employés israéliens aux Etats-Unis et les coûteux logiciels de production pour que l'usine fonctionne selon les meilleurs standards?

Dans l'économie du savoir, le dynamisme et la créativité des gens, traduite en produits qui peuvent être physiques ou non (financiers par exemple), comptent plus que les équipements lourds. La force d'un pays se mesure aux investissements dans les Jonathan... et à sa capacité à les retenir. Aux statisticiens d'affiner.