Les commentaires ne cessent de souligner les différences entre l'Europe et l'Amérique. La première vit une belle reprise, la seconde tourne au ralenti. La première ignore l'inflation, la seconde peine à la cacher. Le très expérimenté Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne, le novice Ben Bernanke à la Réserve fédérale américaine. Les marchés financiers réduisent le contraste. Ces six derniers mois, les taux d'intérêt à dix ans grimpent des deux côtés de l'Atlantique au même rythme. Une question d'image? Le rapprochement n'est-il que passager? La question est d'actualité puisque la BCE devrait relever ses taux d'intérêt ce jeudi… et la Fed l'imitera le 29 juin. Encore que le doute persiste dans le deuxième cas. Le scepticisme est même devenu la philosophie en vogue à Washington depuis que Bernanke a succédé à Greenspan. Le nouveau patron de la Fed a dû prendre l'initiative et pratiquer ce que les spécialistes appellent la politique de la bouche ouverte. C'est-à-dire guider les marchés financiers par un discours plutôt que les taux directeurs. L'image d'un Bernanke insuffisamment ferme à l'égard de l'inflation risquait de s'incruster dans les esprits. Suivant l'appel de la Pentecôte, mardi les taux remontent en Europe et aux Etats-Unis. Mais les traders affirment payer une prime Bernanke, nom au surcroît de taux d'intérêt exigé par l'incertitude du nouveau patron de la Fed.

La BCE a changé son équipe, mais sans fausse note. Le chef économiste Otmar Issing, le garant d'un combat féroce contre la hausse des prix, a pris sa retraite. Jürgen Stark lui succède avec une réputation de monétariste sans concession dont le regard sera collé à la seule croissance monétaire. Comme l'expansion du crédit dépasse de loin les 10% en Europe – aux Etats-Unis aussi d'ailleurs –, on l'imagine proposer un énergique resserrement monétaire. Car le crédit est même en phase d'accélération, avec une croissance annuelle de 11,3% en avril, contre 10,8% en mars.

Malgré un risque accru, l'opposition à une action anti-inflation reste vive. Le chef économiste de l'OCDE, Jean-Pierre Cotis, demande le maintien des taux européens actuels au moins jusqu'à l'été en attendant que la reprise s'installe. Pendant ce temps, en Amérique, de nombreuses voix prônent l'attentisme et craignent que le ralentissement ne se transforme en récession. Mais si la politique monétaire ne doit pas ignorer la conjoncture, elle doit surtout assurer la stabilité des prix. Et pour l'instant, en Europe comme aux Etats-Unis, la tendance est inquiétante. Bien sûr – c'est leur rôle –, les banques centrales ne tremblent pas. Mais, selon Eurostat, l'inflation a grimpé à 2,5% en mai dans l'Euroland. C'est-à-dire 0,5% au-dessus de l'objectif de la BCE. Sans l'énergie et l'alimentation, elle serait plus rassurante autour de 1,5%. Mais faut-il ignorer les composantes qui déçoivent? Sûrement pas.

Les anticipations inflationnistes sont en train de se former, alimentées par la hausse de l'énergie. Le graphique ci-joint montre que les attentes d'inflation pour 2012 à 2016 ont bondi en Europe. Cette hausse mérite d'être analysée. Elle contient des informations sur les prévisions des investisseurs à long terme, c'est-à-dire au-delà de l'actuel cycle d'inflation, du pétrole et de l'énergie. Elle monte en dépit de la bonne réputation de la BCE. Elle grimpe aussi outre-Atlantique naturellement. Les raisons ne sont pas aisées à définir. Selon Goldman Sachs, cela tiendrait très probablement à la difficulté croissante à gérer les économies et aux plus grandes fluctuations de leur cycle. En clair la probabilité que l'inflation soit supérieure à 2% augmente.

Une autre explication possible fait référence à l'augmentation des risques en général et de leur rémunération.

Une troisième explication, certes refusée par la banque d'investissement, reste envisageable, une moindre détermination à lutter contre l'inflation. Comme la croissance des prix européens n'a jamais cessé de dépasser 2%, l'objectif déclaré de la BCE, l'argument ne peut être négligé. L'énigme demeure.

Ce qui est sûr toutefois, c'est la hausse des taux européens jeudi. Et, ce qui n'est pas moins crucial, le changement de politique de communication de la BCE. La banque reconnaît ainsi certaines errances dans ses commentaires à court terme. Elle passe à un système de prévision de l'inflation. Ce qui offrira un message sous-jacent sur l'évolution nécessaire des taux d'intérêt pour satisfaire cette prévision d'inflation. A un moment aussi incertain qu'aujourd'hui, ses explications devront être précises et détaillées. Le changement a été annoncé dans une note au bas de la page 63 du rapport de mars. La BCE devrait prévoir une inflation moyenne de 2,2% en 2007. Ce qui, selon Goldman Sachs, obligerait la BCE à relever ses taux d'un quart chaque trimestre jusqu'à la mi-2007. La Fed suivra le 29 juin. Mais, en raison d'un endettement plus explosif aux Etats-Unis qu'ici, elle luttera avec moins de détermination que la BCE. Ce qui pénalisera le dollar.

Mais les taux obligataires américains et européens continueront de marcher main dans la main. La globalisation ne s'est pas arrêtée aux taux d'intérêt.