«Pecan» et «Pumpkin» l'ont échappé belle. Suivant la coutume de Thanksgiving, le président américain a «pardonné» à ces deux dindes qui ont ainsi échappé au couteau du boucher. Voici trois autres histoires de dindes qui feront couler de chaudes larmes dans les chaumières.

D'abord la plus grasse, Citigroup. Son deuxième sauvetage public bricolé le week-end dernier nécessite 25 milliards de dollars de capital frais, au taux d'ami de 8% (UBS paie 12%). Plus une garantie de 306 milliards de dollars sur ses titres pourris. Voyons la contrepartie. Charles Prince, l'ex-patron responsable de la débâcle, restitue-t-il les 10 millions reçus quand il est parti en novembre 2007? Pas du tout. Vikram Pandit, son successeur, renonce-t-il aux 30 millions de bonus accordés avant même qu'il prouve son efficacité? Pas davantage. Le président du conseil Win Bischoff et six autres administrateurs en place depuis huit ans ou plus ont-ils été invités à démissionner avec effet immédiat? Vous n'y pensez pas...

Oh, pardon: les actionnaires devront se passer provisoirement de dividende. Le beau, le noble sacrifice!

Un des administrateurs qui a conduit Citigroup à la débâcle est Robert Rubin. Conseiller économique puis secrétaire d'Etat de Bill Clinton jusqu'en 1999, Rubin s'est montré agile dans plusieurs crises financières mais, comme le rappelle le New York Times, il a aussi semé les graines de celle-ci: en faisant pression pour enjoliver les notations d'Enron (la «faillite frauduleuse du siècle»); en se battant pour que les produits dérivés, ces «armes de destruction massive» dénoncées par Warren Buffett, échappent à tout contrôle; en supprimant les règles, héritées de la Dépression des années 1930, qui empêchaient les banques de faire trop de folies.

«Prenez plus de risques pour gagner plus»: c'était son credo. A-t-il commis des erreurs, lui demandait-on en avril 2008? «Compte tenu de ce que je savais à l'époque, probablement pas», a répondu cet humble personnage. L'intéressant est que les trois hommes clés nommés lundi dernier par Barack Obama - Timothy Geithner au Trésor, Lawrence Summers au Conseil économique national et Peter Orszag au Budget - ont travaillé avec Robert Rubin et conservent des liens étroits avec lui. Aucun n'a tiré publiquement les leçons du passé de Rubin, qui est toujours administrateur et conseiller «senior» de Citigroup.

La deuxième dinde est l'industrie automobile qui, c'est vrai, n'est pas certaine d'échapper au billot. Vu le fil ténu auquel tient sa survie, on imaginerait que ceux qui l'ont menée à cet état consentent des sacrifices personnels en échange des 50 milliards qu'ils réclament au contribuable.

Jamais de la vie! Cuisinés par le Congrès la semaine dernière, Alan Mulally (21,7 millions de salaire et bonus en 2007, tandis que Ford perdait 2,7 milliards) et Rick Wagoner (15,7 millions en 2007, perte de 38,7 milliards pour GM) ont répondu respectivement «je pense que je suis OK où je suis» et «je n'ai pas d'opinion sur ce sujet aujourd'hui». Il n'a «pas d'opinion»: mignon!

La troisième dinde n'est autre que l'industrie des hypothèques «subprime», cette racaille sans foi ni loi qui s'est engraissée sur le dos des petites gens en usant des moyens les plus agressifs et en contournant les règles de prudence les plus élémentaires. Businessweek vient de publier une enquête effarante où l'on apprend que les mêmes aigrefins qui ont précipité des familles dans la misère et ont été condamnés dans plusieurs Etats pour abus répétés sont de retour aux affaires, en se servant cette fois des fonds garantis par l'Etat!

Le plan Paulson vient d'être élargi de plusieurs centaines de milliards aux ménages en difficulté: c'est l'occasion d'attraper de nouveaux gogos, ont immédiatement compris des marioles comme Premier Mortgage Funding en Floride, First Magnus Financial et Nationstar Mortgage au Texas ou Lend America à Long Island. La Federal Housing Administration, qui doit canaliser les garanties d'Etat, n'a pas les moyens humains de surveiller ce que Businessweek appelle un «tsunami» de nouvelles hypothèques compromises.

Au début de la crise, on craignait l'aléa moral. Depuis que la chute de Lehman Brothers a donné le vertige aux marchés, tous les verrous ont sauté, l'urgence a balayé la morale. Mercredi dernier, Angela Merkel se disait «préoccupée» par le risque que l'argent facile distribué à flots provoque une débâcle pire encore dans quelques années.

Lénine pariait, lui, que les capitalistes «vendraient la corde pour les pendre». Il n'avait pas prévu qu'en plus, elle serait financée à crédit par l'Etat.