Analyse. Le vrai débat du film «Grounding»

Analyse.

Grounding, récit dramatique des dernières semaines de Swissair, arrive cette semaine sur les écrans romands. La polémique qui l'a précédé porte sur les responsabilités de la débâcle finale: les grandes banques, en particulier UBS, ont-elles précipité la chute de la compagnie - comme le suggère le scénario - ou Mario Corti, patron de la dernière chance, a-t-il réagi trop tard à une situation désespérée?

Cette question intéresse les créanciers mais reste anecdotique par rapport au débat politique que soulèvent les premières images du film. Grounding commence le 6 décembre 1992, quand la Suisse a dit non à l'Espace économique européen (EEE). La thèse du réalisateur est que l'isolement qui en est résulté a touché de plein fouet Swissair. Celle-ci a tenté d'en sortir par une alliance avortée avec d'autres compagnies européennes, avant de se lancer dans une ruineuse politique d'acquisitions.

Ce résumé est forcément caricatural, comme le rôle attribué à UBS, mais ceux qui ont rencontré à l'époque les dirigeants de Swissair peuvent confirmer un point: oui, la compagnie avait très peur d'un «non» à l'EEE et de ses conséquences.

Swissair vivrait-elle toujours si le verdict des urnes avait été différent? Impossible à dire, on ne refait pas l'Histoire. Ce qui est sûr, c'est qu'il y aurait eu moins de méfiance, d'arrogance et de calculs mesquins dans l'enchaînement qui a abouti au désastre du 2 octobre 2001 si les discussions sur l'avenir de la compagnie nationale ne s'étaient pas déroulées dans une atmosphère confinée et délétère.

Le fait est qu'un savoir-faire de qualité dans le secteur aérien a été largement dilapidé. Ce n'est pas le seul domaine où notre isolement tatillon a tué des projets susceptibles de régénérer le tissu économique. Dans les années 1980 par exemple, la Suisse ne manquait pas de visionnaires qui avaient saisi le potentiel continental de la TV par satellite et du câble. Notre cadre juridique et politique les a découragés les uns après les autres. D'autres groupes de médias européens ont saisi cette chance.

Et que dire des transports, ferroviaires en particulier, où nous offrons à l'Europe des tunnels coûtant 20 milliards tout en négociant péniblement chaque kilomètre de rail géré en commun avec nos voisins!

Faire partie de l'Europe, c'est aussi cela - c'est surtout cela: s'ouvrir la possibilité de participer à des aventures dont certaines restent sans lendemain, mais où une seule réussite peut créer une masse critique de talents et d'opportunités. La Suisse est forte dans les banques, la pharma et l'accueil de multinationales, mais quelle branche de la nouvelle économie s'est développée sur son sol?

La question mérite d'être posée au moment où economiesuisse organise, ce mardi, une journée d'études sur le thème «où doivent aller nos relations avec l'Union européenne?». La réponse du lobby patronal est déjà résumée dans un document publié le 16 janvier dernier: «le moins loin possible».

L'étude d'economiesuisse passe en revue différents domaines - investissements, recherche et développement, monnaie, fiscalité, politique de la concurrence - et attribue à chacun des «+» ou des «-» selon qu'une adhésion à l'UE stimule ou non la croissance suisse. En cela, elle anticipe le rapport européen du Conseil fédéral, maintes fois annoncé et reporté.

La conclusion du lobby patronal est qu'«une adhésion à l'UE ne saurait se justifier par des points de vue qui tiennent de la politique de la croissance, les avantages et les inconvénients étant à peu près équivalents». Les charges fiscales et la perte du «bonus d'intérêts» face à l'UE créeraient même à court terme une série de «chocs d'adaptation» néfastes.

Economiesuisse a raison de souligner ces risques bien réels. Mais sa remarque - «les principales sources de croissance sont d'abord d'origine interne» - paraît hâtive, reposant exclusivement sur la compilation de paramètres macroéconomiques.

Le point central - et le plus difficilement démontrable - est l'affirmation selon laquelle «une adhésion serait neutre du point de vue des investissements en capital humain». C'est faire peu de cas des dynamiques qui pourraient surgir dans des domaines insoupçonnés, l'agroalimentaire par exemple, ou l'énergie - domaine où la Suisse s'est assoupie depuis vingt ans.

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