Un principe diplomatique veut qu'on ne reconnaisse jamais un régime mais uniquement un Etat. Sauf en matière nucléaire. Les présidents George Bush et Jacques Chirac viennent d'en faire une démonstration magistrale avec l'Iran. Ils refusent à Téhéran le droit d'enrichir l'uranium par crainte que ses centrifugeuses ne servent, en réalité, à fabriquer la bombe atomique. Ils ont sans doute raison sur les intentions réelles d'un régime qui n'a aucun besoin de développer l'énergie nucléaire avant les cent prochaines années, tant ses réserves naturelles en pétrole et gaz suffisent largement à sa consommation.

A l'inverse, aux pieds de l'Inde, puissance nucléaire déclarée mais non signataire du Traité de non-prolifération nucléaire et à ce titre interdite de toute coopération, les Etats-Unis et la France rivalisent de courbettes. George Bush, l'an passé, Jacques Chirac, ces derniers jours, proposent un statut spécial, ouvrant à l'Inde la porte à la coopération nucléaire civile internationale, moyennant la promesse que le nouveau géant de l'économie mondiale ne relancera pas la course aux armements avec ses voisins.

Pour que la courbette soit suffisamment prononcée et sincère aux yeux des Indiens, le président français n'a pas hésité à téléphoner à son homologue américain pour s'assurer qu'il partageait bien la même position! Car, début mars, George Bush sera à New Delhi et donnera sa bénédiction à la réhabilitation du nucléaire indien. Une page historique sera tournée. Elle marquera symboliquement l'entrée de l'Inde dans le club fermé des grandes puissances avec qui on peut désormais collaborer sans retenue. L'éditorialiste de Newsweek Fared Zakaria compare la démarche du président Bush à celle que Richard Nixon avait engagée avec la Chine de Mao. A cette différence peut-être que l'Inde est une grande démocratie, devenue en quelques années l'une des locomotives de l'économie mondiale.

Au-delà des aspects politiques invoqués officiellement, le nucléaire indien intéresse vivement les Etats-Unis et la France dont l'industrie atomique ne plante plus un clou depuis près de vingt ans. S'il est probable que la filière nucléaire sera relancée en Europe, on sait déjà que les projets seront très limités. L'avenir se joue en Chine et en... Inde. A eux seuls, ces deux géants devraient passer commande de 20 à 50 nouvelles centrales à construire d'ici à 2020. On s'attend à ce qu'ils achètent français et américain, tout en exigeant des transferts technologiques leur permettant d'être indépendants. Dans trente ans, il est probable que les Indiens et les Chinois seront totalement maîtres de leur filière nucléaire et seront en mesure de développer seuls les réacteurs dits de quatrième génération. D'ici là, la part d'électricité nucléaire dans les bilans énergétiques chinois ou indien doublera mais restera très modeste (voir graphique). En revanche, si le nucléaire progressera peu en termes relatifs, on ne sait pas très bien comment seront gérés les déchets chinois ou indiens. Seront-ils enfouis, feront-ils partie d'un processus de retraitement? Ces déchets serviront-ils à produire du plutonium comme semble le craindre le Japon? Il est à craindre que les Etats-Unis et la France se préoccupent peu de ces problèmes d'intendance, aveuglés par les contrats nucléaires qui vont se signer ces prochains mois avec les nouvelles stars de l'économie mondiale. Tout indique que Paris et Washington ne sont même plus en mesure de régenter la diffusion de la technologie nucléaire face à deux géants qui ont la bombe et qui ont toutes les compétences technologiques pour s'émanciper de la tutelle des anciennes puissances atomiques.

Demeure l'argument environnemental: si le nucléaire comporte des risques, maîtrisables mais bien réels, il est neutre en matière d'émissions de CO2 et autres gaz à effet de serre. C'est d'ailleurs l'argument majeur avancé par la France et les Etats-Unis qui craignent, à juste titre, les retombées nocives de la consommation effrénée de charbon chinois et indien. Ils ont raison. Mais la filière atomique n'est sans doute pas la plus efficace et la plus rationnelle pour faire face à l'augmentation prévisible de la consommation d'énergie. Le principal gisement d'énergie en Chine et en Inde se trouve dans l'utilisation rationnelle de l'énergie, le développement des énergies renouvelables et des technologies de séquestration du CO2. Un seul chiffre donne la mesure du progrès à accomplir: pour la même unité de richesse, la Chine dépense onze fois plus d'énergie que le Japon!