Des anciens de Merck Serono racontent la vie «après»

Rebondir En 2012, l’entreprise genevoise licenciait 1250 employés

Zoom sur sept parcours de vie depuis un épisode qui a suscité des vocations

Il y a deux ans, la fermeture du site de Merck Serono à Genève arrivait comme un coup de tonnerre. Elle entraînait l’un des plus gros licenciements économiques collectifs ayant eu lieu à Genève. Pas moins de 1250 employés s’étaient alors retrouvés face à eux-mêmes et le choc avait fait naître des vocations syndicales, dans un milieu où la revendication collective était alors inconnue.

Réunis au sein d’une association nommée Protection contre les licenciements, des employés de Merck Serono ont adhéré par la suite à une démarche lancée par la Communauté genevoise d’action syndicale. Cette dernière a proposé fin octobre à l’Union syndicale suisse de lancer une initiative populaire fédérale pour mieux protéger les employés en cas de licenciement. De son côté, le groupe pharmaceutique a développé un centre d’expertise à Aubonne (VD). Nous avons approché plusieurs anciens de Sécheron: petit florilège de sept parcours.

Du privé au public

Ancien technicien de laboratoire au sein de Merck Serono, Frédéric Borlat, 46 ans, se souviendra longtemps du silence de mort qui a suivi l’annonce de la fermeture, le 24 mars 2012.

«C’est surtout l’ampleur de ce qui a été annoncé qui m’a surpris», dit-il. Présent dans l’entreprise depuis 1997, Frédéric décide de rester jusqu’au bout; ce qui lui permettra de réactiver son réseau avant son inscription au chômage. Sa recherche d’emploi durera sept mois. Coaché par une société de placement et soutenu par sa famille, Frédéric est pourtant tenaillé par la peur de l’inconnu. «Des postes comme les ­nôtres ne sont pas légion!» L’homme finit par décrocher un emploi de laborantin à l’Unige Sciences II. Ce poste lui a permis de pouvoir continuer une activité de recherche. Il a fallu s’adapter à une organisation interne différente. Autre changement: une baisse salariale «pas toujours évidente à vivre, du moins au début».

Aujourd’hui, Frédéric se dit entièrement satisfait de sa nouvelle vie. Il ne se projetterait aucunement au sein du nouveau campus Biotech, «dont la mise en route semble prendre beaucoup de temps». Le laborantin ne conserve que quelques contacts avec ses anciens collègues.

Formation syndicale

Tout comme Frédéric Borlat, Hubert Godinot est aussi un ancien de Merck Serono, groupe qu’il a intégré en 1992. «D’assistant de recherche clinique, je suis devenu responsable d’un groupe de plusieurs personnes», raconte-t-il. A l’annonce des licenciements, il pense «aux plus faibles» et se lance dans la bataille sans disposer d’une quelconque culture syndicale, mais avec une énergie propice à déplacer les montagnes. Tant et si bien qu’il finit par devenir le véritable fer de lance syndical des employés du groupe.

L’année précédente déjà, il s’était impliqué dans la mise en place d’une commission du personnel, née sous l’impulsion d’une collègue, avec l’aide d’un petit groupe d’employés. «Nous sentions le vent tourner!» se souvient-il. Deux mois après son licenciement, qui a lieu en janvier 2013, et de nombreuses batailles sociales pour parvenir à des accords convenables, Hubert part faire le tour du monde. Le but? «Eviter de céder à la panique et d’accepter le premier emploi venu.» De retour à Genève en octobre 2013, il s’inscrit au chômage et décroche en mai 2014 un emploi de modélisation d’études cliniques chez Quintiles. «L’important pour moi était de trouver un job qui me corresponde!» Hubert Godinot est ensuite aiguillé sur un projet de développement clinique pour une entreprise de pharma russe.

Passionné par sa nouvelle fonction, il n’en oublie pas pour autant ses ex-collègues, avec qui il entretient toujours des liens. Quel souvenir garde-t-il de cette époque? «J’ai vécu une aventure humaine intense qui a suscité une belle mobilisation collective. Néanmoins, beaucoup ont été durablement affectés et cela me laisse un goût amer.»

Poste à New Delhi

Spécialiste dans le domaine de la pharmacovigilance, Shalini Jayasekar Zurn est enceinte de huit mois lorsque le groupe annonce sa fermeture. Sous le choc, la jeune femme passe la nuit aux urgences de la maternité des HUG. «J’ai vite repris mes esprits, prête à aller de l’avant», corrige-t-elle. Par la suite, Shalini se dévoue à ses jumelles tout en se concentrant sur l’obtention d’un diplôme d’études approfondies; un cursus financé par Merck Serono. «Malgré cela, je n’ai pas trouvé de poste adéquat sur Genève, ce qui a accéléré mon départ pour l’Inde, où mon mari et moi projetions d’aller.» Le couple s’y installe en septembre 2014. «Mon époux a pu trouver un poste à New Delhi. Pour ma part, je m’occupe de mes enfants mais je compte chercher un emploi dès l’an prochain.»

Fin des indemnités

Un doctorat de sciences en poche, Nathalie* a travaillé une dizaine d’années chez Merck Serono. «Les deux dernières années, j’œuvrais dans le business develop­ment.» La fermeture du groupe a eu des répercussions sur son couple. «Mon mari avait refusé de belles opportunités à Genève pour que je puisse assurer mes fonctions de direction.» Après deux ans de chômage, Nathalie cumule aujourd’hui deux emplois à temps partiel. «Mon contrat s’arrêtera en juin prochain. Le chômage m’attend, mais mes droits finissent bientôt.»

Une opportunité

Pour Caroline Kant, le licenciement sonne davantage comme une opportunité. Durant sept ans, au sein de Merck Serono, la jeune femme a développé un département gérant toute la connaissance scientifique du groupe. Lorsque Merck Serono met en place un programme d’aide à la création d’entreprise – suite à la fermeture du site – la scientifique y voit la chance de sa vie.

Caroline Kant souhaite imposer un modèle novateur d’ONG pour développer des médicaments. Elle réussit à convaincre le management de l’entreprise pharmaceutique. C’est ainsi que naît, en avril 2013, la Fondation EspeRare, destinée à créer de nouvelles opportunités de traitements pour les maladies pédiatriques rares. «N’étant ni avocate ni spécialiste financière, j’ai eu la chance d’être aidée par mes anciens collègues», souligne Caroline.

La jeune femme dirige la fondation aux côtés de deux autres anciennes salariées de Merck. «Je souhaite à présent que l’on parvienne à attirer dans la région plus d’entreprises de biotechnologies pour renouveler le dynamisme que nous avons perdu à la fermeture de Merck Serono.»

Reconversion totale

Jean-Charles a travaillé durant huit ans chez Merck Serono en tant qu’ingénieur système et Oded Weiss durant quinze ans comme ingénieur réseau. Tous les deux ont perçu leur licenciement comme l’occasion de se réinventer. Collègues mais aussi amis, ils ne se sont jamais perdus de vue et ont décidé de créer ensemble leur propre entreprise.

La société GreenDom a ainsi vu le jour en septembre 2013. Elle propose des produits innovants dans les lumières LED et la domotique. «Nous avons opéré une reconversion totale tout en nous servant de nos expériences respectives dans le domaine informatique», explique Jean-Charles, qui ne souhaite plus retourner dans une grande structure. «Aujour­d’hui, nous évoluons dans un cadre idéal, même si nous ne comptons pas nos heures.»

* Prénom fictif.