Aviation

André Borschberg: «Nous présenterons un avion électrique cet automne»

Après Solar Impulse, le pilote a cofondé la start-up valaisanne H55. Cette société a pour mission de développer la propulsion électrique et de faire émerger une nouvelle forme d’aviation. Un premier avion électrique biplace sera présenté cet automne

La maison au bord du lac d’André Borschberg, à Nyon, est imprégnée par ses voyages. Un gros gong à l’entrée, des drapeaux bouddhistes colorés qui flottent au vent. Même à son poignet, plusieurs petits bracelets rappellent des souvenirs lointains.

Il y a deux ans, André Borschberg achevait, avec Bertrand Piccard, le tour du monde en avion solaire, avec Solar Impulse. Aujourd’hui, le pilote et ingénieur de 65 ans est à la tête de l’entreprise valaisanne H55, qu’il a cofondée avec Sébastien Demont et Gregory Blatt. La start-up d’une dizaine de personnes, financée par le fonds de capital-risque NanoDimension et soutenue par l’Office fédéral de l’aviation civile et la Fondation The Ark en Valais, a pour ambition de développer les technologies de propulsion électrique qui vont transformer le monde de l’aviation.

Le Temps: En 2016, vous finissiez le tour du monde avec Solar Impulse. Etes-vous nostalgique de cette période où vous étiez sous les feux de la rampe?

André Borschberg: Cette expérience m’a beaucoup apporté à titre personnel et me rappelle de belles émotions. Je suis surtout nostalgique de l’état d’esprit phénoménal qui a entouré notre équipe constituée de 140 personnes et 80 partenaires. Cela a été difficile pour tout le monde de retrouver une vie normale car nous avons été transcendés par cette aventure. Néanmoins, la fin du tour du monde, c’est aussi le début d’une nouvelle aventure, celle de H55.

Il a été question de rivalité entre vous et Bertrand Piccard. Seriez-vous prêt à vous relancer dans un projet avec lui?

Au début du projet, on parlait de «l’avion Piccard». Cette simplification a eu un côté frustrant et nous avons parfois été en concurrence. D’un autre côté, Bertrand Piccard a permis de rendre le projet plus visible. A nous deux, nous avons fait trois. C’est la force de notre partenariat. Nous nous revoyons régulièrement et je serais prêt, pourquoi pas, à me relancer dans un projet avec lui. Toutefois, nous sommes limités par le temps, une ressource qui s’écoule sans que l’on n’ait aucune influence. Et nous sommes occupés à 100% par nos projets qui sont le prolongement de nos rôles respectifs chez Solar Impulse.

On peut imaginer des avions de moyenne capacité qui décollent et atterrissent électriquement, sans bruit ni pollution

André Borschberg

Sur quel projet travaillez-vous?

Aujourd’hui, via la start-up H55, je me consacre entièrement au développement de technologies propres destinées à l’aéronautique. Cette société a pour mission de développer la propulsion électrique et de faire émerger une nouvelle forme d’aviation dont le design même va évoluer. Les moteurs électriques ont l’avantage d’être silencieux, propres, meilleur marché, simples à fabriquer et offrent plus de stabilité dans le vent et les turbulences. Les petits drones, que l’on voit partout et qui fonctionnent avec quatre petits moteurs électriques, sont plus stables qu’un hélicoptère qui vaut 10 millions de francs. Imaginez un appareil de six places qui peut décoller verticalement comme un petit drone, et ensuite voler comme un avion avec des ailes, tout en étant silencieux et propre. C’était hier de la science-fiction, ce sera demain une réalité!

A quand le premier avion électrique issu de H55?

Un premier avion biplace à hélice et électrique sera présenté cet automne à Sion. Il s’agit d’une première mondiale. Cet avion d’école formera les pilotes. Ce type d’appareil a pour habitude de faire, toute la journée, des tours de piste et de voler autour de l’aérodrome. Rendu électrique, il sera désormais silencieux et ne dérangera plus les riverains. L’avion que nous allons présenter possède une autonomie d’une heure et demie mais aura des missions de vol de quarante-cinq minutes, qui sont le standard en écolage. Il pourra ainsi être rechargé au sol en trente minutes. L’énergie sera produite au sol et non en l’air, comme le faisait Solar Impulse.

D’où viendra cette énergie?

Il peut s’agir de différentes sources d’énergie issues notamment des énergies renouvelables. L’aérodrome de Lausanne, par exemple, a déjà installé sur le toit de tous ses hangars des cellules solaires et peut produire toute l’énergie dont nous aurons besoin pour ces avions électriques. Mais le grand potentiel réside dans les nouveaux designs réalisables grâce à la propulsion électrique.

Verra-t-on un jour de gros avions électriques?

Je ne m’attends pas à voir de sitôt des Airbus 380 électriques qui volent sur batteries. En revanche, on peut imaginer des avions de moyenne capacité qui décollent et atterrissent électriquement, sans bruit ni pollution. Pendant la croisière, ils utiliseraient un système hybride de production d’énergie.

Quelles technologies sont directement issues de Solar Impulse?

Chez Solar Impulse, nous avons développé les systèmes de gestion des batteries et des moteurs, fiables et très efficients. Comme Solar Impulse devait voler au-dessus des plus grandes villes du monde, nous avons dû certifier l’avion. Nous possédons donc une longueur d’avance par rapport à la concurrence en matière de certification. Depuis lors, nous avons réalisé plusieurs développements au sein de H55 que nous allons retrouver dans notre avion d’école. L’expérience que nous allons accumuler en vol va nous permettre d’offrir à l’industrie aéronautique une technologie éprouvée.

Vous visez aussi les taxis drones?

Oui, bien sûr. Il y a le monde de l’aviation que l’on connaît bien, basé sur des énergies fossiles et des technologies anciennes. Ce monde est très conservateur. Cela prendra du temps d’y intégrer de nouvelles technologies. Parallèlement, il y a le monde des drones électriques qui explorent, sans passager et sans pilote, la voie de l’autonomie. Ils vont montrer le chemin au monde de l’aviation. Se dirigera-t-on vers des drones qui deviendront plus grands et dans lesquels on mettra des passagers ou vers des avions sans pilote? Ces deux mondes vont se superposer. On imagine déjà des engins qui décolleront comme un drone et qui voleront avec l’efficacité d’un avion grâce à des ailes qui lui donneraient la portance. C’est ce qu’on appelle le VTOL, pour vertical take-off and landing. Aujourd’hui, je m’intéresse autant au domaine de l’aéronautique qu’à celui des drones, car ces deux mondes n’en feront plus qu’un.

Les premiers taxis autonomes devraient être certifiés d’ici cinq ans. La technologie est là. Ce qui bloque, c’est la vitesse à laquelle les autorités sont capables d’autoriser ce genre d’engins

André Borschberg

Uber espère déployer des centaines de taxis volants dans les grandes agglomérations d’ici à 2023. Ils pourraient devenir autonomes à plus long terme. Avez-vous des contacts avec le groupe américain?

Absolument, même si Uber ne joue qu’un rôle de plateforme et d’intégrateur des différents acteurs. Nous voulons être présents dans les taxis volants et devenir le partenaire technique de différents constructeurs. Ceux-ci se nomment par exemple Joby Aviation, Lilium ou Airbus. H55 est capable de mettre à disposition des avionneurs des technologies certifiées aussi bien en matière de batterie, de motorisation, de stockage énergétique et de gestion de tous ces éléments.

Quels sont les principaux freins qui empêchent de voir ces taxis volants autonomes dans le ciel?

Les premiers taxis autonomes devraient être certifiés d’ici cinq ans. La technologie est là. Ce qui bloque, c’est la vitesse à laquelle les autorités sont capables d’autoriser ce genre d’engins. C’est le facteur humain qui ralentit les processus. Tout est une question d’état d’esprit, de capacité de changer et de s’intéresser aux technologies propres. J’aime bien citer l’exemple d’Hawaï, une île alimentée par du gaz, du pétrole et du charbon alors qu’elle regorge d’énergie renouvelable. Il y a du soleil toute l’année, du vent en continu et de la géothermie. Mais les distributeurs d’énergie n’ont pas envie de changer de modèle d’affaires et continuent de proposer des solutions basées sur des énergies fossiles.

Comment imaginez-vous votre start-up d’ici deux ans?

Nous devrions compter une cinquantaine de personnes. La société restera certainement à Sion, avec des antennes à l’étranger pour développer notre présence sur de nouveaux marchés. Nous allons nous concentrer sur le développement du cœur de la technologie, son architecture ainsi que toute la partie intelligente et travailler avec des partenaires pour la fabrication du hardware. La Suisse possède une grande expérience dans l’électricité, avec ses barrages, ses trains, son industrie de la machine-outil, aujourd’hui ses robots. Elle se positionne bien dans le domaine des drones, raison pour laquelle je me sens très à l’aise de développer H55 en Valais. Il y a un bon climat politique ainsi qu’un excellent tissu de recherche grâce aux EPF et aux HES. Nous bénéficions aussi d’un excellent tissu industriel dans la microélectronique ou l’électronique.

Avez-vous impliqué votre famille dans H55?

Oui, j’ai un petit mandat avec chacun de mes enfants. Ma fille, cofondatrice des bars Ta Cave, me soutient en matière de communication. Je parle stratégie avec mon fils, qui a créé une start-up dans l’intelligence artificielle dans la Silicon Valley. Mon autre fils me conseille en matière de finances. Nous discutons beaucoup. De part et d’autre, nous aimons partager et écouter. C’est magnifique de parvenir à ce type de relation dans une famille. La jeune génération apporte une nouvelle façon de faire les choses.

La fibre entrepreneuriale est-elle héréditaire?

Je ne sais pas. Par contre, dans notre famille, le monde de l’entrepreneuriat ne fait pas peur. Il n’est pas vécu comme un élément étranger. Nous savons qu’il peut engendrer des échecs, qui sont perçus comme très formateurs.


Profil:

1978 Mariage.

1982, 1985, 1989 Naissance de ses enfants.

2015 Début du tour du monde avec Solar Impulse.

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