portrait

Andreas Höfert, un philosophe parmi les économistes

Andreas Höfert est le chef économiste d’UBS Wealth Management. Il aime se tourner vers des penseurs hétérodoxes pour mieux appréhender les enjeux économiques d’aujourd’hui

Andreas Höfert est de ceux que tout le monde apprécie. Ses collègues, ses semblables, les journalistes. Polyglotte (français, allemand, anglais), il est de ceux, surtout, qui sont capables de vulgariser l’économie et la finance. Et d’expliquer en quelques coups de crayon la crise financière, un «QE» ou l’appréciation du dollar.

Ce n’est donc pas un hasard s’il est aujourd’hui l’un des économistes les plus réputés du pays; et l’un des plus médiatiques aussi. En dehors du Temps, le chef économiste d’UBS Wealth Management chronique également pour L’Agefi et, deux fois par année, pour la Weltwoche; son «côté provoc», assure-t-il.

Pourtant, rien ne le prédestinait à une carrière dans le monde de la finance. Ses parents, d’origine allemande, débarquent à Genève, où son père travaille comme physicien au CERN, quand il est encore tout petit. Andreas grandit à Meyrin, à deux pas de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, et baigne dans un environnement tout ce qu’il y a de plus scientifique.

S’il s’intéresse à la physique étant enfant, il comprend rapidement qu’il ne suivra pas les traces de son père. «Beaucoup d’employés du CERN ont fait des scientifiques… mais peu des physiciens», avance-t-il en guise d’explications.

Andreas se tourne d’abord vers la philosophie, si bien qu’après la maturité – obtenue au collège Rousseau faut-il le souligner? – il hésite entre poursuivre sur cette voie et celle des mathématiques. Il optera finalement pour une troisième option, même s’il continuera toujours de faire allusion aux deux premières dans ses textes truffés de métaphores.

«Je me suis demandé ce qui pouvait combiner la philosophie et les mathématiques et j’en ai conclu que c’était l’économie», explique-t-il avec recul et le plus grand sérieux. Andreas part donc pour Saint-Gall et son Université. Il commence par étudier l’économie politique et la gestion, mais après une semaine son choix est fait: c’est l’«écopo» qui le fascine, rien d’autre.

Une fascination telle qu’il finira par se lancer dans une thèse sur la théorie de la croissance. «C’était très «in» à l’époque», souligne-t-il avant d’avouer qu’il ne comprendrait plus la moitié de ces 350 pages s’il devait les relire aujour­d’hui tant les maths étaient «ardues».

Diplôme en poche, Andreas Höfert enchaîne «naturellement» avec un doctorat. Il part même pour six mois à l’Université de Rochester, sur la côte Est des Etats-Unis, où il poursuit ses recherches sous la supervision de «l’éminent» économiste portugais Sergio Rebelo. Puis, il revient en Suisse où il termine sa thèse en 1996.

Son mentor, le directeur du KOF de l’époque, Bernd Schips, l’engage alors comme assistant. C’est ainsi qu’il se retrouve à donner des cours à l’EPFZ, à l’Université de Zurich et même des conférences à l’Université de Louvain, en Belgique. «J’ai toujours aimé enseigner, souffle-t-il. C’est d’ail­leurs un peu ce que je fais aujourd’hui lorsque je donne une présentation.»

Il quitte le monde académique en 1999 quand il est recruté par UBS. Sa carrière de banquier commence dans l’immense salle des marchés d’Opfikon (ZH), au milieu de centaines de traders. Caché derrière ses «cinq écrans d’ordinateur», il est ébahi par ce nouvel environnement. «Pour un économiste, qui est généralement tout au bout de la chaîne, c’était passionnant, explique-t-il. On sentait vraiment ce qui se passait sur les marchés», poursuit-il.

S’il se souviendra toute sa vie du 11 septembre 2001 et de la chute des bourses qui s’en est suivi – et surtout du long silence qui régna dans la salle juste après que le deuxième avion s’écrase –, c’est un tout autre événement qui marquera sa carrière à jamais: la faillite de Lehman Brothers.

Andreas Höfert était à New York ce jour de septembre 2008. Après avoir attendu un taxi qui n’arrivera jamais, il se retrouve seul derrière son bureau totalement dépité. «Je me suis demandé ce qui allait bien pouvoir se passer», raconte-t-il. Car l’économiste qu’il est, aussi philosophe soit-il, a été éduqué avec des certitudes… et la «grande modération» qui durait depuis 1983 en était une, justement. Or, voilà que d’un seul coup tout s’est écroulé.

Depuis, Andreas Höfert s’est forgé deux convictions: d’une part, que l’on ne peut jamais être sûr de rien et, d’autre part, qu’il faut toujours s’attendre à des imprévus (si ce n’est au pire).

La chute de Lehman Brothers et la crise financière l’ont également amené à prendre davantage encore ses distances avec le monde académique. Un monde qui, selon lui, reste trop souvent centré sur des débats appartenant au passé. «Personne n’a remis les fondamentaux en question, s’agace-t-il. On continue d’argumenter sur l’efficience des marchés quand bien même tout s’est effondré… c’est totalement absurde.»

Pour tenter de s’y retrouver au milieu de ces incohérences, Andreas Höfert se plonge dans les livres de penseurs «hétérodoxes». Le géographe britannique David Harvey, l’épistémologue libano-américain Nassim Taleb, le philosophe slovène Slavoj Zizek, ou feu l’Américain Hyman Minsky, par exemple, «qui aurait mérité cent fois le Prix Nobel d’économie». Des personnages qui expliquent mieux la crise financière que n’importe quel grand économiste actuel, assure-t-il.

Toujours enclin à provoquer la réflexion et le débat chez ses lecteurs, comme lorsqu’il suggère à la Banque nationale suisse de mettre sur pied son propre fonds souverain pour gérer les liqui­dités issues de la défense du taux plancher, le chef économiste d’UBS n’en reste pas moins un homme inquiet. Or, son principal souci aujourd’hui découle justement du nouveau rôle des banques centrales. «J’ai l’impression qu’on leur en demande trop, explique-t-il. Que les politiques ont totalement démissionné du rôle qui leur incombe, pour s’en remettre uniquement aux banquiers centraux.»

Pour Andreas Höfert, qui craint les effets «inconnus» des nouvelles politiques monétaires ultra-accommodantes mises en place ces dernières années, une chose est sûre néanmoins: elles provoqueront immanquablement de l’inflation. «On ne peut pas créer de la valeur en imprimant des billets, explique-t-il. Les ressources ne sont tout simplement pas illimitées.» En attendant que l’avenir lui donne raison, Andreas continue de partager sa vie entre la Caroline du Nord, où réside sa famille, et New York. Mais, le plus souvent, avec sa valise, dit-il en rigolant. Et sûrement avec un bon livre.

«On continue d’argumenter sur l’efficience des marchés alors que tout s’est effondré»

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