La mesure n'a encore rien de contraignant, mais elle est suffisamment inédite pour être soulignée: adoptant en grande partie les conclusions d'un rapport élaboré par une avocate mandatée par lui, le gouvernement britannique veut inciter les employées qui soupçonnent des discriminations salariales à exiger de leur employeur qu'il leur révèle le niveau de rémunération de leurs collègues masculins occupant une fonction identique. Les entreprises sont par ailleurs «fortement encouragées» à publier chaque année un rapport de politique salariale. Ces efforts, qui pourraient adopter un caractère plus musclé si la formule du volontariat s'avère un échec, sont destinés à amoindrir, sinon supprimer, l'écart de revenu entre femmes et hommes, dont la moyenne se situe encore à 19% plus de trente ans après la première loi sur l'égalité de paie (en 1970, l'écart atteignait 30%).

Désireux de faire avancer ce dossier constitutif de son ancrage socio-économique, le New Labour a mandaté l'avocate Denise Kingsmill pour la rédaction d'un rapport sur les femmes au travail. Egalement vice-présidente de la commission de concurrence britannique, la femme de loi a remis ses conclusions la semaine dernière à la ministre du Commerce et de l'Industrie, Patricia Hewitt. Pour Denise Kingsmill, les origines de la disparité hommes-femmes en matière de salaire tiennent en un mélange complexe de facteurs: d'une part, l'expérience accumulée, le travail partiel voire l'organisation de la vie d'une part, et d'autre part le fait que les femmes ne sont employées que dans 10 des 77 corps de métiers reconnus. L'avocate est déterminée à changer le cours des choses: «Il ne s'agit pas que d'égalité et de justice sociale. Nous assistons au gaspillage d'une foule de talents qui surpassaient les hommes durant leurs études. C'est donc un sujet important pour la productivité et la compétitivité futures du Royaume-Uni.»

L'aspect économique et dépassionné des remarques de Denise Kingsmill semble avoir fait mouche. En citant l'exemple de la banque Lloyds TSB, qui a économisé 2 millions de livres par an en introduisant des politiques d'emplois favorables aux femmes avec enfants, l'auteur du rapport veut rallier le monde des affaires à sa cause.

Très proche des milieux économiques, la ministre Patricia Hewitt a retenu une majorité des recommandations formulées par le rapport Kingsmill, tout en adoptant un agenda relativement prudent et peu contraignant. Les principales propositions de l'avocate étaient les suivantes:

– Une enquête pour déterminer la façon dont l'information sur la rémunération et l'emploi des femmes pourrait être inclue dans les rapports opérationnels et financiers à destination des entreprises;

– Une incitation pour les entreprises à publier volontairement leurs propres rapports sur le sujet. Si cette approche conciliante ne donne pas de résultats, une action plus coercitive pourrait être envisagée;

– Un centre de recherche destiné à étudier la carrière professionnelle des femmes et les perspectives du marché de l'emploi, ainsi qu'une enquête pour détailler le fonctionnement du marché du temps partiel;

– Le droit pour les femmes de demander à leur employeur si elles reçoivent le même salaire que leurs collègues masculins. En cas de différence, l'employeur doit la justifier ou s'exposer à faire l'objet d'une amende par un tribunal des prud'hommes;

– Enfin, des incitations fiscales pour les entreprises qui engagent et forment des femmes qui sont actuellement sans emploi ou gagnent mal leur vie.

La dernière recommandation de Denise Kingsmill est pour l'heure restée lettre morte auprès du gouvernement, tout comme la création d'un centre de recherche. Whitehall a signalé son accord de principe sur les autres points, ce que l'avocate considère comme une victoire. Mais le délai d'introduction de ces mesures, que Patricia Hewitt veut limiter au volontariat, a été fixé à 2004 au plus tôt – les divers départements gouvernementaux ont promis de revoir leur pratique salariale, le cas échéant, d'ici à 2003. En n'avançant que des propositions, le gouvernement évite ainsi un débat sur une nouvelle loi.

Si le très patronal Institute of Directors s'est signalé en parlant de «chasse aux sorcières» et en évoquant des arguments éculés comme «le mariage et les enfants» pour justifier les écarts salariaux, la majorité des lobbies sociaux a accueilli favorablement les nouvelles propositions. La Confédération de l'industrie britannique (les patrons des patrons) s'est montrée très conciliante, estimant que les questions relatives à la main-d'œuvre pourraient être incorporées aux rapports annuels, tout en rappelant que les différences salariales n'étaient pas uniquement le fait des discriminations des employeurs, mais le résultat de pratiques socio-économiques qui confinent les femmes dans des emplois moins bien rémunérés, ou les incitent à interrompre leur carrière professionnelle.

Les syndicats ont loué les efforts du gouvernement, mais l'ont incité à légiférer le plus rapidement possible. Pour le Trade Unions Congress, les mesures incitatives ne suffiront pas, avis partagé par nombre d'experts indépendants.

Le tableau n'est pas plus rose en haut qu'en bas de l'échelle des salaires et des responsabilités. Malgré une présence féminine très médiatique à certains postes en vue (Clara Furse à la tête du London Stock Exchange; Barbara Cassani, directrice générale de la compagnie aérienne Go; la gérante de fonds Nicola Horlick; ou encore Judith Mayhew, directrice de la politique de la Corporation of London, parmi d'autres), une seule femme, l'Américaine Marjorie Scardino, qui dirige le groupe d'édition et de loisirs Pearson (propriétaire du Financial Times), figure parmi les patrons des 100 plus grandes entreprises britanniques. De grandes firmes comme le détaillant Sainsbury's ou la chaîne de librairies WH Smith ont affiché leur intention de promouvoir davantage les femmes, qui occupent déjà un nombre nettement supérieur à la moyenne nationale de postes à responsabilités en leur sein.