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Anita Käpelli, membre de la direction du Centre for Global Development, à Londres: «Sans une économie inclusive, nous payerons un prix fort en termes d'insécurité, d'immigration incontrôlée et de dégradation de l'environnement».
© Rob Greig pour Le Temps

Solidarité

Anita Käppeli: «L’exclusion coûte cher à toute la société»

Le Center for Global Development, sis à Washington, Londres et Bruxelles, traque les bonnes et mauvaises pratiques de la politique et de la coopération internationales. La Suissesse Anita Käppeli, membre de la direction, fait remarquer que la pauvreté recule dans le monde, mais que, paradoxalement, la sécurité et l’environnement se dégradent

Pendant cette année des 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques. La cinquième porte sur «l’économie inclusive». Du «greenwashing» pratiqué par certaines multinationales aux micro-initiatives développées par des individus, un vaste univers existe, que «Le Temps» explorera par petites touches au fil du mois qui vient.

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Depuis 1990, au moins 1,1 milliard de personnes sont sorties de la pauvreté. Mais l’autre face de la médaille est moins reluisante. Selon l’organisation Oxfam, une personne sur dix dans le monde vit au-dessous du seuil de la pauvreté de 1,90 dollar par jour, déterminé par l’ONU – alors que 5% de la population mondiale se partagent 60% des revenus. L’Organisation mondiale de la santé affirme que la moitié de la planète n’a pas accès aux services de santé de base. Et dans le même registre, l’Unicef déplore que 60 millions d’enfants n’aient pas le moindre accès à l’éducation.

Face à ce triste constat, les pays riches et les organisations internationales ne baissent pas les bras. L’an dernier, ils ont consacré, selon l’OCDE, 146 milliards de dollars à la lutte contre l’exclusion. Mais pour la Lucernoise Anita Käppeli, l’aide ne suffit pas si le système économique n’est pas inclusif. Pour la directrice de la division de recherche et sensibilisation pour l’Europe du Center for Global Development, l’aide doit aller de pair avec des politiques économiques et sociales cohérentes dans les pays donateurs.

Le Temps: Qu’entendez-vous par «économie inclusive»?

Anita Käppeli: C’est un système économique et social qui vise à mettre fin à la pauvreté non seulement dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches. Ses composants: une distribution équitable des revenus, un accès aux services essentiels (éducation, santé, protection sociale), mais aussi un accès aux marchés et la lutte contre la corruption. Une économie inclusive veille encore à ce que des groupes de population ne soient pas les perdants de la mondialisation, qui est elle-même un processus génial de création de richesse et d’élévation du niveau de vie.

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L’économie mondiale est de plus en plus inclusive, n’est-ce pas?

L’amélioration est remarquable au niveau global. De plus en plus de personnes sortent de la pauvreté. La mortalité infantile a été réduite de moitié. La Chine offre un bel exemple en la matière. Mais il reste toujours de larges poches de population qui ne profitent pas de la prospérité. Nous notons aussi un paradoxe: le niveau de vie augmente, mais la sécurité et l’état de la planète se dégradent. Pour beaucoup, la globalisation est vécue comme une menace envers leur propre confort. Cette peur grandissante représente un défi à l’ordre mondial. La solidarité est remise en cause. Des pays donateurs réduisent leur budget d’aide au développement. Ou l’augmentent, mais en y incluant les dépenses consacrées aux réfugiés. Il y a une remise en cause du libre-échange. Ce système a pourtant largement contribué à la prospérité de nos pays. L’esprit d’ouverture est menacé par l’exclusion.

Quel serait le prix à payer si on ne se préoccupait pas d’une meilleure inclusion économique?

Un prix fort en termes d’insécurité, d’immigration incontrôlée ou encore de dégradation de l’environnement. Les conséquences seraient ressenties dans les pays riches comme dans les pays pauvres. Si nous n’ouvrons pas nos marchés, nous pénaliserons nos consommateurs qui paieront plus cher. Sans immigration, l’Europe manquerait de main-d’œuvre et nos infrastructures et caisses de pension seraient mises à mal. Comme on l’a vu avec le virus Ebola, si nous n’investissons pas dans le système de santé des pays pauvres, nous serons aussi touchés. Il est dans notre propre intérêt de promouvoir une économie inclusive, chez nous comme dans les pays pauvres.

L’économie inclusive peut-elle progresser dans l’hémisphère Sud alors que le fossé technologique entre pays nantis et pays en développement se creuse?

Tout en protégeant le travail génial de l’inventeur, nous devons mettre en place des mécanismes pour assurer le partage des connaissances. L’utilisation du téléphone portable en Afrique permet l’inclusion de milliers des personnes, y compris des femmes, dans le système bancaire. La technologie est une garantie de l’inclusion sociale. La Suisse et ses universités sont exemplaires lorsqu’il s’agit de partage de connaissances et de technologies. Les autres pays donateurs doivent s’en inspirer pour développer de nouveaux vaccins ou des technologies pour combattre le changement climatique.

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Les flux financiers illicites, notamment l’évasion fiscale, ne freinent-ils pas l’inclusion?

Un système financier crédible encourage les citoyens à payer leurs impôts. Dans ce contexte, il est évident que l’évasion ou l’optimisation fiscales privent des Etats de ressources. L’échange automatique d’informations constitue un élément essentiel pour combattre les flux financiers illégaux ou illicites.

Une économie inclusive n’est-elle pas illusoire aussi longtemps que des pays continuent à produire et vendre des matières premières agricoles ou minières à bas prix aux multinationales qui, elles, réalisent des bénéfices?

La guerre commerciale lancée par l’administration Trump devrait nous rappeler l’importance du libre-échange pour notre bien-être. Nos marchés préfèrent importer des matières premières. Ils se protègent avec des barrières douanières face à la concurrence des produits finis. Tout le monde doit pouvoir monter dans le train de la mondialisation et y trouver son compte. En ce qui concerne l’agriculture, nous devons réduire les distorsions commerciales.

Le flux de réfugiés économiques est la conséquence directe de l’exclusion…

L’histoire montre que les exclus de toute société partent toujours plus loin dans l’espoir de trouver une meilleure vie. La Suisse ou l’Europe ne doivent pas oublier qu’elles ont progressé parce qu’elles ont pu envoyer des milliers de citoyens ailleurs, notamment dans le Nouveau Monde. L’immigration est bénéfique tant pour le pays d’origine que pour le pays d’accueil. Chez nous, les migrants représentent une main-d’œuvre qui nous est indispensable, encore plus dans un contexte de population vieillissante. Pour leur part, les migrants renvoient des sommes importantes qui permettent à leurs proches d’avoir une vie décente, y compris l’accès à l’éducation. Cette manne constitue un élément dynamique pour construire une économie inclusive. Le manque d’une politique migratoire réfléchie aura des conséquences négatives tant dans les pays d’origine que dans les pays d’accueil. A présent, les pays riches pensent davantage au contrôle des frontières qu’à une politique qui soit bénéfique pour tout le monde.

Les objectifs de développement durable fixés par l’ONU en 2012 font de l’économie inclusive une priorité. Peut-on y croire dans la mesure où le grand projet de réduire la pauvreté de moitié en 2015 a échoué?

La différence entre les deux est que désormais les pays qu’on veut aider ont une place à la table où les décisions sont prises. Auparavant, c’était un projet décidé et mis en œuvre par les pays riches.


«La Suisse peut servir de modèle»

Le Temps: Venons-en à votre travail. A quoi sert le Commitment to Development Index (CDI) alors qu’il existe déjà de nombreux indices qui scrutent l’aide aux pays pauvres?

Anita Käppeli: La coopération internationale n’est pas limitée à la seule question de l’aide au développement. Avec le CDI, nous voulons surtout sensibiliser les Etats donateurs sur les bonnes pratiques. Outre l’aide, cet indice tient également compte des politiques commerciales et environnementales, de la contribution aux efforts internationaux comme aux opérations de maintien de la paix, de la politique migratoire, de l’accès aux technologies ou encore de la transparence financière. Le CDI permet aux Etats de voir ce que font les autres dans tel ou tel domaine et d’en tirer profit. Par exemple, la Suisse peut servir de modèle aux autres pays riches, notamment dans le domaine de la santé.

Pourtant, la Suisse ne se situe qu’au 24e rang dans le classement du CDI sur 27 pays donateurs.

Elle a des efforts à faire, notamment dans la politique agricole; le secteur est subventionné. Elle a aussi un déficit dans la transparence financière. Par ailleurs, en tant que pays riche, elle ne contribue pas assez aux opérations de maintien de la paix, qui nécessitent beaucoup de moyens.

Comment le CDI a-t-il évolué au fil des années?

Les progrès sont indiscutables. La réduction des émissions de gaz à effets de serre, par exemple, est nette. Les subventions agricoles ont diminué. Les investissements internationaux tiennent comptent de nombreux critères comme leur impact sur l’environnement ou sur les droits humains. Les investisseurs tiennent compte des politiques nationales des Etats. Les multinationales n’ont plus carte blanche. Une autre évolution majeure concerne l’arrivée de nouveaux donateurs, notamment la Chine et les pays du Golfe. Leur performance sera aussi mesurée.


Profil

1985 Naissance à Lucerne.

2001 Une année d’échange en Suède et découverte du modèle social suédois.

2011 Licence en sciences politiques, à Berne.

2012 Nommée au Secrétariat d’Etat aux migrations, Département fédéral de l’intérieur.

2015 Bénévolat en Colombie.

2016 Rejoint le Center for Global Development à Londres.

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