Crypto-Suisses (1/4)

Antoine Verdon, un ambassadeur de la blockchain

Selon lui, un nouveau monde va naître où chaque individu, diplôme, certificat, transaction ou transport de marchandises aura son identité numérique et cryptée

Ils veulent rendre la Suisse cryptocompatible… En faire une cryptovalley, une cryptonation… Quatre portraits à lire dans «Le Temps» du 30 juillet au 3 août.

Dans les bureaux zurichois de la start-up BlockFactory, un petit chien plein d’énergie fait des allers-retours au sprint. Tout le monde le regarde, certains l’encouragent avec de grands gestes. «Il n’est pas à moi», précise, sourire aux lèvres, Antoine Verdon, cofondateur de cette start-up et ambassadeur de la cryptotechnologie (blockchain) et des monnaies virtuelles (bitcoin, ethereum).

De nombreuses entreprises et administrations contactent régulièrement le jeune homme de 34 ans pour comprendre ce qu’est la blockchain et savoir en quoi cette technologie pourrait leur être utile. Car l’entrepreneur multilingue, en plus d’être à l’origine de deux entreprises actives dans le domaine, sait manier les mots et décloisonner ce monde complexe. «J’ai fait des études de droit, précise-t-il. Je n’ai jamais exercé en tant que juriste mais ces études m’ont aidé à développer des concepts et à penser logiquement», explique celui qui dit ne pas avoir été un élève brillant mais un enfant plutôt introverti, se réfugiant dans le monde des livres, des jeux informatiques et plus tard dans l’escrime de compétition.

Tout paraît facile

Pour faire simple en matière de blockchain, il cite son propre mariage, l’été dernier: «Nous avons signé le contrat de mariage à la main. Puis, la Ville de Zurich nous a demandé, à ma femme et à moi-même, des extraits d’état civil auprès de nos communes d’origine de Fribourg et de Lausanne. Quand nous les avons obtenus, nous les avons renvoyés à la Ville de Zurich, qui nous a alors remis notre nouveau certificat d’état civil, explique ce Vaudois d’origine né à Tunis – ville où son père enseignait l’architecture. Toute cette correspondance n’a aucun sens. Avec la blockchain, nous aurions signé notre contrat de mariage numériquement, avec des identités cryptographiques. Ce changement d’état civil aurait été ajouté et rendu accessible à toutes les administrations en Suisse.»

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Tout paraît facile à l’entendre. Pour Antoine Verdon, la cryptotechnologie pourrait s’appliquer à tous les domaines qui peuvent être automatisés. Il en est persuadé. Sa société permet d’ailleurs de créer des applications blockchain sans avoir de connaissances préalables. «Comme WordPress, un logiciel qui permet de réaliser des sites web sans maîtriser les outils de la programmation», compare-t-il.

Nouveau monde

Avec l’Université de Bâle, par exemple, il réfléchit, via sa société BlockFactory, à numériser et authentifier les titres académiques. «Aujourd’hui, des employeurs appellent régulièrement l’université pour vérifier des diplômes ou des notes. Une personne doit faire ce contrôle manuellement. Avec la blockchain, tout diplôme serait créé numériquement avec un code unique. L’employeur n’aurait qu’à glisser le PDF du diplôme sur le site de l’université pour en vérifier l’authenticité.»

Selon Antoine Verdon, un nouveau monde va naître où tout sera relié. Chaque individu, diplôme, certificat, transaction, vente, transport de marchandises aura son identité numérique et cryptée. «La blockchain va transformer le monde et bousculera nos habitudes, encore bien plus que ce que l’on a connu avec internet», explique celui qui a atterri dans ce monde un peu par hasard.

Sorti de sa bulle

Vers 15 ans – âge où il est sorti de sa bulle – il s’intéresse à l’événementiel, à la politique et à l’organisation de soirées en tant que président d’un comité d’élèves. Puis, après ses études à Fribourg, il participe au lancement de Sandbox, un réseau d’entrepreneurs qui se rencontrent pour échanger et partager leurs expériences. Une sorte de Rotary Club pour start-up.

Un investisseur lui propose alors de diriger un fonds d’investissement en capital-risque à Zurich. «C’est là que j’ai découvert la technologie blockchain. J’ai appris sur le tas.» Il rencontre aussi Patrick Allemann, qui possédait une entreprise de développement informatique. Tous deux mettent alors en place le concept de BlockFactory, qui naîtra en 2013 à Zoug et à Zurich.

«On s’affranchit des services postaux pour envoyer un e-mail. Alors pourquoi ne pas faire l’impasse de tous les autres intermédiaires?» s’interroge le regard rêveur Antoine Verdon, expliquant le pourquoi du comment des monnaies virtuelles, nées pour financer des opérations de la blockchain. C’est ainsi que Proxeus, sa société financière au Liechtenstein, a levé, en début d’année, 25 millions de dollars auprès de 795 contributeurs, via une méthode d’Initial Coin Offering (ICO), en seulement 48 heures. Ces derniers ont acheté en monnaie virtuelle des jetons (tokens) émis par Proxeus, donnant droit, par exemple, à la création et à la sauvegarde des documents. «Nous avons dû créer Proxeus dans la principauté car en début d’année, il y avait encore un risque d’illégalité en réalisant une ICO en Suisse», rappelle-t-il.

Sourire indécryptable

«Le bitcoin remplacera l’or», compare celui qui paie les salaires de ses 42 employés en francs bel et bien réels. Quant à Antoine Verdon, est-il devenu millionnaire en plaçant ses économies dans les monnaies virtuelles? Son sourire reste indécryptable. «Je suis très précautionneux. J’ai acheté des ethereums en 2015 à 85 centimes pièce. Je n’ai pas tout gardé», dit-il sans plus de détails.

L’entrepreneur se réjouit de la création, en juin, du Swiss Crypto Exchange, une nouvelle bourse des monnaies virtuelles qui permet de faciliter l’acquisition et la vente de ces nouvelles monnaies. «Il s’agit d’un pas important pour faire de la Suisse une nation de la blockchain, un pays qui compte déjà 400 entreprises actives dans le domaine, basées essentiellement à Zoug et Zurich.»

Mais plusieurs difficultés subsistent, notamment en matière de formation et de recrutement. En outre, il rappelle que les banques ne veulent toujours pas ouvrir de comptes pour les sociétés actives dans le secteur. «La Suisse doit se positionner plus clairement pour que son écosystème fleurisse. L’administration devrait montrer l’exemple et appliquer la blockchain à ses propres processus. Il faut rester compétitif face à Dubaï, Singapour ou Londres, qui mettent déjà tout en place pour créer des nations de la blockchain.»


Profil

2008 Création d’une première société, Sandbox.

2013 Direction d’un fonds d’investissement zurichois et premiers contacts avec les cryptomonnaies lors d’un séjour dans la Silicon Valley.

2013 Création de BlockFactory.

2015 Début du projet Proxeus.

2018 ICO (Initial Coin Offering) de Proxeus.

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