Innovation

«Les app politiques permettent aux partis de construire leur discours»

Pour Sébastien Salerno, chercheur à l’Université de Genève, les élections fédérales de 2019 en diront plus sur l’utilisation du big data et donc l’évolution à l’intérieur des partis

Sébastien Salerno est chargé de cours à l’Université de Genève, au sein du Medi@lab.

Le Temps: En quoi les applications du type de 50+1 sont-elles utiles aux partis politiques?

Sébastien Salerno: Elles les utilisent soit comme aide à la décision, soit dans leurs techniques électorales: porte-à-porte, mais aussi rédaction de courriers électoraux ciblés, etc. Si vous savez que les transports publics accusent des retards dans tel quartier, construire un argumentaire ad hoc et destiné aux habitants de ce quartier sera plus efficace. Dans la perspective d’optimisation des techniques électorales, beaucoup de partis misent sur le porte-à-porte depuis une étude de 1998 qui détermine que c’est la technique la plus efficace.

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Le but n’est pas la conversion, mais la mobilisation des électeurs. Les argumentaires sont très cadrés en ce sens. Il est prouvé qu’il est beaucoup plus coûteux d’acquérir le vote d’une personne déjà convertie à d’autres thèses que la vôtre que de conquérir celui d’un abstentionniste ou de quelqu’un qui vote pour la première fois.

Que révèlent-elles du fonctionnement des partis?

Trois thèses sont débattues. La première parle de «datacracie». On sort de l’ère du bricolage, fondé sur l’intuition, pour entrer dans l’ère de la rationalisation. La clé, ce sont les bases de données, vues comme des mines d’or, dans le discours de certains consultants. Deuxième thèse: les partis s’appuient sur de nouveaux profils, des data scientists maîtrisant des savoir-faire technologiques qui rapetissent les légitimités construites sur l’expérience politique traditionnelle.

Ce sont des profils très différents. Les anciens sont des militants traditionnels, les nouveaux des mobilisateurs. Leur enrôlement oriente les choix budgétaires des partis et leurs campagnes. On verra, lors des élections fédérales, si ce mouvement a réellement commencé en Suisse. Enfin, un courant critique dit que l’on assiste à une énième modernisation des partis politiques traditionnels. Il y a eu les primaires, le militantisme en ligne, il y a maintenant le big data, vu comme un réenchantement de la politique.

Quelle différence y a-t-il entre ces applications et un sondage?

Les sondages se fondent sur des échantillons représentatifs de la population. Ces applications permettent de répertorier des informations sur des votants, de faire remonter des thèmes et donc de construire un discours en fonction, comme l’a fait Emmanuel Macron.

Ont-elles une réelle influence sur les électeurs?

Oui, dans le sens où elles permettent de tenir un discours ciblé lors des communications avec les électeurs.

Peut-on considérer que les partis qui les ont adoptées ont de l’avance sur les autres?

Ils ont une meilleure connaissance de leur électorat. Comme une entreprise qui connaît mieux ses consommateurs a un atout sur la concurrence. Mais ce n’est pas la baguette magique non plus. Et de nombreux partis y ont recours.

Faut-il avoir peur du big data, y a-t-il des abus possibles?

Le recueil et l’usage de données sur les électeurs par les partis interrogés. Mais je n’ai pas la réponse. Par contre, ces applications sont commercialisées sur une idée discutable qui veut que les campagnes électorales puissent à elles seules changer la donne. Or c’est évidemment plus compliqué que cela. Il existe des bastions insensibles aux campagnes. Ces applications et leur promotion servent également les partis à mettre leurs militants en ordre de marche.

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