Technologie

Apple Pay suscite des tensions en Suisse

Deux semaines après son lancement en Suisse, le service de paiement n’est utilisable qu’avec environ 20% des cartes de crédit. Des réflexes protectionnistes, mais aussi des soucis liés aux commissions, expliquent cette situation

Après le lancement en fanfare, l’heure des questions. Il y a pile deux semaines, le 7 juillet, Apple lançait en Suisse son service de paiement via iPhone. Immédiatement, Valora, BonusCard, Visa, Aldi ou encore Easyjet, mercredi, se vantaient de proposer, mais aussi d’accepter, Apple Pay dans des dizaines de milliers de points de vente dans le pays. Mais à y regarder de plus près, le service n’est aujourd’hui utilisable que par une minorité de consommateurs helvétiques.

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Il y a d’abord les limitations imposées par Apple, puisque le service ne fonctionne qu’avec des iPhone, qui doivent être récents (modèles 6 et 6S), ou l’Apple Watch, à la diffusion encore confidentielle. Mais il y a aussi les limitations liées aux émetteurs de cartes de crédit, dont certains peuvent être tentés de protéger la future solution suisse Twint au détriment d’Apple Pay.


Que vaut Apple Pay?


Le service est utilisable avec les cartes Visa et Mastercard émises par Cornèrcard, BonusCard et SwissBankers. Des trois, le premier est sans conteste le plus important: Cornèrcard revendique au total 1,4 million de cartes en circulation. Les deux autres sont sensiblement plus petits, SwissBankers n’offrant d’ailleurs que des cartes de crédit prépayées. Au total, selon les statistiques d’avril de la Banque nationale suisse (BNS), 6,24 millions de cartes de crédit sont utilisées en Suisse. UBS est un autre poids lourd du marché, avec plus de 1,5 million de cartes, aux côtés de Viseca (1,4 million de cartes). Postfinance n’a de son côté pas voulu donner de chiffre.

«Lancement entravé»

Ni UBS, ni Viseca, ni Postfinance ne sont des acteurs neutres face à Apple. Le premier a lancé, aux côtés de l’opérateur boursier SIX, l’application Paymit, qui fusionne actuellement avec le service de paiement Twint. Viseca appartient de son côté à Aduno, groupe dont le capital est détenu notamment par des banques cantonales, la Banque Migros et la Banque Coop – or tous ces acteurs soutiennent Twint.

Les banques suisses ont du retard avec leur solution de paiement et elles essaient maintenant d’entraver le lancement d’Apple Pay.

Enfin, Postfinance est à l’origine même de Twint, dont la version fusionnée avec Paymit doit être lancée cet automne. «Il est tout à fait possible que ces acteurs suisses veuillent protéger au maximum cette solution helvétique en traînant le plus possible avant d’accepter Apple Pay, estime Malik Khalfi, directeur de Be Cash, société proposant une solution innovante sur le marché des terminaux de paiement. Je constate que l’utilisation de la version actuelle de Twint semble très faible, ce qui incite certainement ses promoteurs à tout faire pour barrer à route à Apple». Jean-Claude Frick, spécialiste des thèmes numériques chez Comparis, abonde: «Les banques suisses ont du retard avec leur solution de paiement et elles essayent maintenant d’entraver le lancement d’Apple Pay. Cette stratégie ne sera pas couronnée de succès en Suisse, où l’iPhone est si populaire».

UBS et Postfinance n’affichent aucune volonté d’accepter Apple Pay. «UBS se focalise actuellement sur la plateforme suisse Paymit/Twint, qui propose une solution indépendante et ouverte, accessible tant via le système Android de Google qu’iOS d’Apple», affirme la banque, mettant en avant les avantages de Twint (intégration des cartes clients, transfert d’argent entre particuliers ou encore l’accès direct à son compte bancaire). Alors que Viseca ne commente pas, Postfinance est claire: «Nous renouvelons notre système de noyau bancaire, ce qui mobilise de nombreuses ressources en interne. Une prise en charge d’Apple Pay n’est donc envisageable, au plus tôt, qu’en 2018, à l’issue de ce processus de renouvellement», explique la société, qui dit aussi se concentrer sur le développement de Twint.

Service minimum en France

De son côté, Apple ne fait aucun commentaire. Mais début juillet, la société rappelait qu’à son lancement en 2014 aux Etats-Unis, Apple Pay n’était accepté que par six banques et émetteurs de cartes. Ils sont aujourd’hui 2500. «A long terme, aucun fournisseur peut se permettre d’ignorer Apple Pay», estime Jean-Claude Frick.

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En France, le service a été lancé ce mardi avec une base d’utilisateurs encore plus restreinte qu’en Suisse. Apple Pay n’est disponible que pour les clients de la Caisse d’Epargne et Banque Populaire et de Carrefour Banque. Soit au total environ deux millions d’utilisateurs potentiels. Et encore: la part de marché de l’iPhone est d’environ 20% en France, contre environ 50% en Suisse. Apple pourrait faire face à une certaine hostilité dans l’Hexagone, car BNP Paribas, Société Générale, Banque Postale, Crédit Mutuel Arkéa et Crédit Agricole ont lancé l’application Paylib pour payer en magasin.

Commissions opaques

L’autre frein à la diffusion d’Apple Pay réside dans les commissions que la société américaine exige. Si le service est gratuit pour les consommateurs, la société américaine prélève une commission sur chaque transaction. Aucun chiffre n’est jamais sorti officiellement, même aux Etats-Unis. Le «Financial Times» évoquait une taxe de 15 cents par tranche de 100 dollars aux Etats-Unis. Au Royaume-Uni, Apple ne serait pas parvenu à obtenir un tel montant. Mardi, «Les Echos» évoquaient, pour la France, une commission de 5 centimes d’euro par tranche de 50 euros.

Il est compréhensible que l’arrivée d’Apple Pay ne suscite pas l’enthousiasme en Suisse.

Chez qui Apple prélève-t-il cette taxe? «C’est un marché extrêmement complexe, analyse un spécialiste du marché. Il est possible que selon les contrats, cela soit les banques ou les émetteurs de cartes qui doivent rémunérer Apple. Dans tous les cas, cela peut créer de fortes tensions, car les commissions maximales prélevées sur les transactions sont réglementées. Du coup, comme il y a moins d’argent à se partager, il est compréhensible que l’arrivée d’Apple Pay ne suscite pas l’enthousiasme en Suisse.»

Apple n’a jamais communiqué de chiffre quant à l’utilisation de son service. Hormis la Suisse, Apple Pay est aujourd’hui disponible aux Etats-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en France, en Chine, à Singapour et à Hongkong.

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