Interview de Bruno Giussani, directeur européen de TED et spécialiste de l'impact social des technologies.

Lire aussi:  Le premier iPhone était présenté il y a dix ans

Le Temps: Comment expliquer que des géants tels Nokia et Blackberry se soient fait dépasser par Apple et Google?

Bruno Giussani: Il est toujours plus facile pour un nouvel entrant de proposer une approche vraiment novatrice et de changer totalement un paradigme existant. Il ne faut pas oublier que ce les ingénieurs de Nokia avaient développé des prototypes de smartphone bien avant Apple. Mais la direction du groupe finlandais n’y avait pas cru. Nokia avait certes commencé à proposer des appareils permettant d’accéder à ses emails ou au web, mais dont l’utilisation demeurait laborieuse.

- Mais tout de même, Nokia ou Ericsson étaient des groupes puissants. Ils n’ont rien vus venir ?

- Il ne faut pas sous-estimer la culture d’entreprise. Surtout si vous êtes une grande entité qui domine un marché, il faut une culture ouverte pour accepter le besoin de changer d'approche. Les grandes entreprises ont plutôt tendance à fonctionner sur une évolution incrémentale, pour ne pas mettre en danger leur marché existant. Il y avait aussi, en 2007, sans doute aussi un peu de mépris face à Apple, cet acteur du monde de l’informatique qui serait incapable de percer dans le monde de la téléphonie. On connaît la suite de l’histoire…

- Quels sont les changements majeurs apportés par l’iPhone ?

- Je pense que le principal est lié au concept d'application. Avec les «apps», on est passé d’un web ouvert, réticulaire et assez compliqué à un web fermé, compartimenté et simple d’accès. On peut le saluer, on peut le regretter, mais c’est le grand changement introduit par Apple. Chaque fournisseur de service possède son application et a au sein de celle-ci un certain - et même un très grand - contrôle sur l’utilisateur. Celui-ci, en échange, a accès de manière extrêmement simple à une palette gigantesque de services: e-banking, ticketing, publicité, informations, musique, etc.

- C’est un constat relativement pessimiste…

- C'est la base du succès du smartphone. Il faut bien voir que ce n'est pas un téléphone mais un catalyseur qui absorbe progressivement des pans entiers de notre quotidien: produits (par exemple les cartes géographiques), services (paiements), nos relations (réseaux sociaux) etc. Il a beau très peu évoluer de manière physique – certes, il devient plus rapide, plus fin, plus puissant – mais au niveau des services, il permet de faire de plus en plus de choses, avec des fournisseurs de service qui possèdent un contrôle croissant sur nos modes d'utilisation et donc sur nos vies quotidiennes. Le penseur canadien des médias Marshall McLuhan l'avait bien vu il y a près de 50 ans déjà quand il a dit que: «D'abord nous allons façonner nos outils, puis nos outils nous façonneront».

- Voyez-vous le smartphone détrôné par les smartwatches ?

- Non, en tout cas pas à court-moyen terme. Les montres connectées possèdent un écran encore trop petit, leur autonomie est limitée et elles dépendent encore beaucoup du smartphone pour l’accès à Internet. Par contre, encore une fois, les prochaines évolutions majeures s’effectueront au niveau des logiciels. Les assistants personnels de Google, Apple ou Microsoft vont devenir de plus en plus intelligents et vont de plus en plus se proposer d’organiser nos vies, en étant au coeur de nos ecosystèmes électroniques. Ce sera un phénomène majeur de ces prochaines années, et même de ces prochains mois déjà.