Chronique Carrières

Apprendre à écrire au Domaine de Villette

S’il est, à l’ère où tout est «storytelling», une compétence qui fait toute la différence, c’est de savoir écrire. Mais pas seulement! Savoir raconter une histoire, y compris notre propre histoire, est aussi un talent précieux

Une fois par mois, notre vendredi matin est un enchantement. Nous nous y précipitons, néanmoins avec une certaine anxiété.

Depuis deux ans, nous sommes huit participants à l’atelier d’écriture créative de Philippe Djian, «Marcher sur la queue du tigre», organisé à Genève par les Editions Gallimard et, avouons-le, nous sommes complètement accros!

Nous sommes Genève 2. C’est notre nom de code lorsque minuit sonne le dimanche soir qui précède notre cours et que nous n’avons plus d’autres choix que de déposer nos textes sur Google Drive.

Le vendredi qui suit, il nous faudra nous soumettre et nous adonner à l’art si français de la critique! Voltaire ironisait: «Les compliments sont le protocole des sots»! Point de sots à Villette!

Le printemps dernier, le magazine Elle titrait: «Il est comment le dernier Djian?». Ça claque, ça sonne monstre sacré! Mais pourquoi le réduire à son patronyme?

A Villette, nous avons accès à l’homme. Philippe ouvre les hostilités. Il nous a prévenus. Il joue le rôle de l’éditeur, nos chers collègues celui du lecteur. L’un après l’autre, nous passons sur le gril.

C’est le moment de défendre, bec et ongles, nos personnages, nos intentions, ce que nous avons dans la tête et sur le cœur.

Ne nous voilons pas la face, que nous l’admettions ou nous en défendions, il ne s’agit que de nous!

Donc quand Philippe nous interpelle: «Demandez-vous pourquoi vous écrivez sur ce sujet?», nous savons que l’heure de l’introspection est venue.

Notre matinée est émaillée de ses petites phrases chocs: «Ce que nous faisons, c’est de la dentelle», «L’écriture, c’est comme un diapason, il faut tenir la note», «Ce qui est fait est fait, ne revenez pas sur ce qui a été écrit, utilisez plutôt les contraintes que vous vous êtes données à vous-même», «Plus vos personnages sont complexes, plus vous devez être clairs», «Ecrire un roman, c’est comme entrer dans une jungle, l’idée est d’en sortir vivant».

D’un atelier à l’autre, nous traversons toutes sortes d’états: doute, euphorie, errance, jubilation, rumination, confusion, inspiration, colère, bonheur…

Ecrire n’est pas facile. Ecrire transforme. Ecrire soigne.

Quand Philippe sent une baisse d’énergie, il se veut rassurant: «C’est ici que vous pouvez tout tenter! Ecrivez le livre que vous avez envie de lire!»

C’est le moment de la pause. Descend du premier étage son complice. Les deux se font trois bises.

Stephan Eicher lance à la cantonade: «Cafés? J’ai toujours rêvé de faire ça, servir des cafés!»

Médusés, nous nous abstenons de commenter et passons commande.

Philippe poursuit: «Attention aux petites chéries! C’est quoi «les petites chéries»? Ce sont ces phrases bien ficelées mais qui n’apportent rien au texte ni à l’histoire. Elles sont juste là pour nous faire plaisir!»

Synchronicité. Dans le magazine Marie Claire du mois de février, l’actrice française Isabelle Carré confesse à la journaliste qui lui demande: «Qu’est ce qui vous retenait d’écrire? Mon goût pour le secret. Ce qui m’a décidé? Une rencontre avec Philippe Djian qui m’a donné envie d’intégrer son atelier d’écriture. Je suis allée pendant trois mois, tous les jeudis soir chez Gallimard. C’était difficile, parce que Philippe est quelqu’un de très direct, de très sincère, mais il m’a complètement débloquée.»

Et nous? Notre parole a-t-elle été libérée?

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