Analyse

Apprentissage: les illusions de l’apparence

Fin août dans ce journal, un certain Rudolf Strahm, ancien haut fonctionnaire à Berne, déplorait que plus de 50% des jeunes Romands suivent une formation de niveau universitaire, source de futurs et malheureux chômeurs, en regard du 70% des jeunes Alémaniques habituellement en apprentissage, voie royale selon lui vers l’emploi qualifié et la prospérité, surtout industrielle, de la Suisse, pilier aussi d’un système de formation duale dont, paraît-il, le monde entier chante les louanges sans toutefois l’adopter.

C’était là un beau tissu d’idées reçues, à commencer par une crainte mal fondée: quasi partout dans le monde, en effet, ce ne sont pas les universitaires qui peinent le plus à se faire engager, au contraire. Par exemple fin 2013 aux Etats-Unis, seuls 3,5% des adultes de plus de 25 ans diplômés d’un «College» chôment, contre 7,2% pour les autres résidents, soit un taux de sous-emploi deux fois plus bas pour les universitaires.

Il en va de même en Suisse, où fin 2013, si l’on recense, comme le fait le BIT, les demandeurs d’emploi et non seulement les chômeurs inscrits, seuls 2,5% des diplômés de troisième cycle sont à la recherche d’un travail alors que c’est le cas pour 4,4% des détenteurs d’un CFC et pour 7% des moins qualifiés. Et, comme les premiers sont les mieux payés du lot, c’est qu’ils sont demandés et qu’il vaut donc la peine de les former.

Cependant, me direz-vous, l’apprentissage n’empêche-t-il pas l’apparition d’un chômage important chez les jeunes? Certes, mais avant tout pour une raison statistique et non pas grâce aux qualités intrinsèques du régime que ses thuriféraires citent souvent. D’habitude, en effet, le taux de chômage des 15-24 ans est environ le double du taux mesuré pour tous les travailleurs parce que la moitié de cette classe d’âge, officiellement en formation, n’est pas comptée dans la population active correspondante. Cela réduit de 50% le dénominateur servant à déterminer le taux de sous-emploi des jeunes, ce qui gonfle ce dernier alors qu’une bonne fraction des personnes en formation sont en fait des offrants potentiels de travail. En Suisse, tout comme dans une moindre mesure en Allemagne, les apprentis sont en revanche inclus de facto dans la population active et, comme par hasard, le taux de chômage des jeunes ne se distingue plus du taux global.

Il reste à se demander pourquoi cette pratique de l’apprentissage, qui remonte en fait aux corporations réglementées du Moyen Age et de l’Ancien Régime, demeure si vivace dans notre pays alors qu’elle a disparu ailleurs. Il est en effet antinomique qu’une entreprise assume la formation de base de sa main-d’œuvre si elle peut trouver l’équivalent déjà formé sur le marché. Soit elle n’est pas en vraie concurrence et elle peut alors répercuter dans ses prix de vente les coûts qu’elle subit si elle choisit de former elle-même ses travailleurs spécifiques; c’est là sans doute pourquoi en Suisse l’apprentissage est si généralisé dans le secteur de la construction. Soit cette firme sait d’expérience qu’elle ne trouvera personne au salaire courant sur le marché et qu’elle devra elle-même assumer des coûts de formation, même si elle ne pourra pas répercuter ceux-ci sur ses acheteurs.

C’est vraisemblablement ce dernier motif qui explique la survie de l’apprentissage en Suisse car c’est un pays dont l’économie, grâce à un bon environnement macroéconomique, tourne presque en permanence et depuis longtemps en quasi-plein-emploi. En d’autres termes, l’apprentissage est la conséquence du faible chômage endémique suisse et non l’inverse, comme on l’entend trop souvent. C’est là d’ailleurs, à côté de ses qualités reconnues, un des grands défauts du système: les places d’apprentissage se mettent à manquer quand la conjoncture se détériore, comme ce fut le cas entre 1982 et 1985 ou durant les années 90, ce qui est contre-productif pour le pays et fort injuste pour les jeunes finissant alors leur scolarité.

L’autre grand danger du système, c’est que les firmes forment leurs apprentis pour leurs besoins immédiats et non pas pour les tâches qui seront sans doute demandées demain. Ce défaut est inhérent à l’organisation par branche du régime et à la prééminence que ce dernier donne à la pratique sur une approche plus théorique du métier.

Au courant de leur vie toutefois, de nombreux apprentis – une majorité peut-être – seront amenés, sauf à supporter des salaires de plus en plus bas, à changer de secteur, ce que seule une compréhension fondamentale de leur activité ou une formation moins spécialisée leur permettra de faire. C’est pourquoi voir la Confédération reconnaître actuellement 230 (!) différentes spécialités d’apprentissage ne rassure pas; combien d’entre elles seront-elles remplies demain par des Chinois, des Indiens ou des robots? Or qui programmera ces derniers si ce n’est des universitaires? Peut-être même avant tout des universitaires romands? Ne l’oublions pas…

*Ancien économiste en chef de la banque Pictet & Cie, qu’il vient de quitter, Jean-Pierre Béguelin a rejoint en janvier 2011 le cercle des chroniqueurs économiques du «Temps».

L’apprentissage est la conséquence du faible chômage endémique et non l’inverse, comme on l’entend trop souvent