«J'ai moins confiance dans vos prévisions que dans mon horoscope.» Jean-Christian Lambelet (photo ci-contre) n'a pas oublié la réflexion de Georges-André Chevallaz, fraîchement élu au Conseil fédéral lors des débuts du Créa. De retour des Etats-Unis, le jeune professeur veut créer le premier institut d'études conjoncturelles en Suisse romande. Le Centre de recherches économiques appliquées naît à HEC Lausanne en décembre 1973. Depuis, le Créa a acquis une réelle notoriété. Jean-Christian Lambelet prend cette année sa retraite. Il restera un collaborateur «free-lance» de l'institut. Un colloque lui est aujourd'hui consacré à l'Unil.

Imprégné des travaux de l'Américain Lawrence Klein, qui recevra quelques années plus tard le Prix Nobel d'économie, Jean-Christian Lambelet construit de toutes pièces un modèle, dit structurel (lire ci-dessous), de la Suisse. «HEC était contre ce projet, se souvient-il. J'ai juste obtenu des locaux.»

Deux assistants accompagnent le professeur dans l'aventure, dont Jacques Bloque. Aujourd'hui chef du Service de l'économie du canton du Jura, il se rappelle que le plus gros travail consistait «à trouver les données car l'appareil statistique était incomplet et peu fiable». Il fallait ensuite «porter les cartes perforées au centre de calcul de l'EPUL (ndlr: future EPFL). C'était la préhistoire de l'ordinateur!»

Les effectifs du Créa, toujours trois personnes, sont restés des plus légers, parce que «small is beautiful», justifie Jean-Christian Lambelet. Le budget ne dépasse pas les 250 000 francs. Délia Nilles, directrice adjointe depuis la candidature malheureuse du professeur au Conseil d'Etat vaudois en 1996, assure la réalisation des prévisions. Ce travail, «trois semaines à temps plein pour chaque exercice», se poursuit à partir d'un modèle dont la «philosophie n'a pas changé depuis sa création, même si nous avons apporté de nombreux ajustements. Par exemple dans les années 90, nous avons intégré une variable qui tient compte du marché du travail pour mieux prévoir l'évolution de la consommation.»

Si Jean-Christian Lambelet continue d'incarner le Créa, Délia Nilles en est devenue la cheville ouvrière. Avec l'aide d'un assistant, elle effectue des tâches de consultant qui représentent aujourd'hui la plus grande partie des activités du Créa. Après des relations houleuses entre le bouillonnant professeur et le Département des finances vaudois, le canton est devenu un important mandataire. L'institut met actuellement au point un outil de prévision des recettes et des charges cantonales.

La reconnaissance du travail du Créa intervient, selon le professeur, lorsque la NZZ se met à recenser ses prévisions avec celles du KOF et du BAK. «C'était à la fin des années 80», se souvient-il. Les critiques ne manquent toutefois pas. Sur la fiabilité des prévisions en particulier. L'hebdomadaire Cash s'est emporté contre l'institut romand. «Sa critique se basait sur des chiffres erronés!» se souvient Jean-Christian Lambelet. Délia Nilles défend pour sa part le difficile exercice de la prévision: «Les données de l'Office fédéral de la statistique, sur lesquelles nous nous basons, peuvent être fortement révisées. Il est arrivé qu'entre deux trimestres, l'évolution de l'investissement passe de +6% à -3%!»

Manque d'ouverture?

D'autres critiques viennent du monde académique lui-même. «Leurs prévisions sont souvent plus optimistes que celles des autres instituts», constate Gabrielle Antille-Gaillard, professeur au Laboratoire d'économie appliquée (LEA) de l'Université de Genève. Un professeur de Lausanne regrette l'isolement dans lequel se trouve le Créa. Très peu d'étudiants y trouvent un terrain d'entraînement aux fonctions d'économistes, contrairement à ce qui se pratique au LEA notamment. Presque aucun contact n'existe par ailleurs avec les autres centres d'études conjoncturelles suisses. Un autre professeur constate enfin le décalage entre la notoriété publique de l'institut et son déficit d'image à l'intérieur de l'université.

En poste depuis 1999, Olivier Cadot dirige désormais le Créa. Professeur de commerce international, lui aussi formé aux Etats-Unis, il compte en faire «un «hub» pour tous ceux qui font du travail empirique» et espère développer les liens avec HEI, l'Université de Genève, ou encore celle de Neuchâtel. Il assure avoir reçu l'appui «sans retenue» du doyen de HEC. Mais il ne souhaite pour autant pas bouleverser ce qui existe, d'autant qu'il n'est pas un spécialiste de la macroéconomie.