Après le 9 février, «le potentiel indigène ne suffira pas»

Emploi La volonté d’helvétiser le marché suisse du travail fait l’unanimité. Ses limites aussi, selon economiesuisse

Swissmem et d’autres organisations faîtières ont été les premières à lancer le mouvement, l’an dernier, après le 9 février et le oui du peuple suisse à l’initiative «Contre l’immigration de masse»: pour remplacer la main-d’œuvre étrangère qui ne pourra plus venir en Suisse, il faut helvétiser le marché du travail. Depuis mercredi, cette volonté est devenue étatique. Le Conseil fédéral propose un plan pour mieux utiliser les femmes, les seniors, les chômeurs, les adultes sans diplôme et les requérants.

Peut-on compenser l’apport des étrangers, même partiellement? C’est la grande question, sachant que tous les ans, entre 2002 et 2012, plus de 63 000 personnes ont immigré en Suisse. Et qu’à fin 2014, 30% des actifs suisses étaient des étrangers, contre 23% en 1970. Pour Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse, la réponse est claire. «Le Conseil fédéral, comme nous, est conscient qu’une meilleure utilisation du potentiel indigène ne suffira pas à répondre aux besoins. Tant en nombre qu’en termes qualitatifs. Pour une économie de niche et en croissance, les qualifications requises sont très précises, et les lacunes doivent être comblées rapidement.» Le problème, poursuit-elle, c’est que les réorientations, formations continues et autres programmes de mise à jour «prendront plusieurs années» avant de porter leurs fruits.

Des entreprises ont déjà pris des mesures, assure economiesuisse. A une époque où les pendulaires se comptent en centaines de milliers, «la promotion du télétravail est une voie très efficace pour encourager le retour à l’emploi des femmes au foyer», illustre Cristina Gaggini. Pour ce qui est des chômeurs, «un effort est nécessaire, il y a une marge de manœuvre». Mais la pertinence des formations offertes aux personnes sans emploi laisse à désirer, estime-t-elle.

«C’est une critique que l’on entend souvent, répond Roger Piccand, le chef du Service de l’emploi du canton de Vaud. Tous les employeurs voudraient que les chômeurs puissent obtenir un CFC. Mais cela prend plusieurs années!» Mais en faciliter l’obtention, en allégeant les procédures de validation des acquis, pour les personnes ayant appris «sur le tas», est une vieille idée politique qui mériterait d’être concrétisée, selon lui. Autre piste: dynamiser le principe des «allocations d’initiation au travail», qui permettent d’engager des chômeurs dont la mise à niveau dans l’entreprise nécessite une période de formation. Durant ces mois, l’assurance chômage supporte une partie du salaire.

La Fédération des entreprises romande explique dans un communiqué publié jeudi que la Suisse «n’est pas à la traîne concernant le taux d’intégration des femmes et des seniors sur le marché du travail. Il paraît ainsi donc totalement illusoire de penser que les mesures internes et volontaires puissent suffire.»

Plus de 500 000 travailleurs théoriques

En 2013, un rapport du Secrétariat d’Etat à l’économie faisait les comptes. Environ 340 000 travailleurs en équivalent plein-temps, entre 25 et 64 ans, ne disposaient d’aucune formation hors scolarité obligatoire. Pour les seniors, il concluait que 93 000 personnes supplémentaires pourraient être employées à plein-temps, en créant «de bonnes conditions visant à promouvoir l’activité professionnelle jusqu’à l’âge de la retraite et au-delà». Enfin, en améliorant «la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale», les femmes auxquelles on permettrait d’augmenter leur temps de travail pourraient générer l’équivalent de 143 000 nouveaux travailleurs. Le potentiel de la main-d’œuvre indigène non exploitée équivaut donc à plus d’un demi-million de travailleurs. En théorie.