Les PIIGS, dix ans après

Après la crise, l'Espagne vit sur son nuage de données

Le pays mise sur les technologies numériques pour diversifier une économie trop dépendante du tourisme et de l’immobilier. Reportage à Barcelone, où les multinationales Nestlé et Autodesk se sont déjà laissé charmer par la cité des prodiges

Que sont les PIIGS devenus? Du 23 au 27 juillet, «Le Temps» est en reportage dans les cinq pays de l’Union européenne qui avaient, il y a une décennie, une économie si faible: le Portugal, l’Italie, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne.

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Le bâtiment ne donne pas sur la mer ou la Sagrada Familia. Mais par la fenêtre du Digital Hub de Nestlé on a vue sur la mansión de Shakira et Gerard Piqué, juchée sur une colline de palmiers. Sept cents mètres carrés d’un blanc nacré que le couple le plus célèbre de Barcelone s’est fait construire dans l’adjacente localité d’Esplugues de Llobregat pour échapper aux paparazzis. Difficile de faire plus cliché.

Jelena Trajkovic n’est pourtant pas là pour la vue. Après seize ans de carrière au quartier général de Nestlé et chez Nespresso, elle a troqué les paysages lémaniques pour prendre la tête de «l’usine numérique» du géant de l’agroalimentaire, fondée en 2016. «Nous industrialisons le développement informatique. Avant, chaque marché développait ses propres solutions. C’était comme réinventer la roue à chaque fois», image-t-elle depuis le salon Waka Waka.

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La jeune équipe de Jelena Trajkovic – 31 ans de moyenne d’âge – a donc pour mission de développer les technologies numériques des quelque 3000 marques de Nestlé. Un éventail large, qui peut aller de la machine à café connectée (destinée au marché japonais où une telle demande existe, nous assure-t-on) aux chatbots, en passant par les applications pour smartphone, testées dispositif en main par trois employés debout derrière une vitre.

Délocalisations suisses vers Barcelone

Installée dans les bureaux de Nestlé Espagne, l’équipe de Jelena Trajkovic comprend 150 développeurs informatiques, mathématiciens et autres statisticiens. Ils sont issus de 25 pays différents mais travaillaient tous à Barcelone auparavant, précise la directrice d’origine serbe, avant d’évoquer «un choix de vie offrant un meilleur équilibre entre vies privée et professionnelle». Et Neus Martinez (photo), directrice de la communication de Nestlé Espagne, de glisser: «On voit des Digital Hubs pousser un peu partout. Barcelone est à la mode.»

Tellement à la mode que, quand Nestlé annonce à la fin de mai la suppression de 500 postes des 600 de sa division informatique vaudoise, ses services de presse vantent l’écosystème barcelonais où le groupe espère trouver les compétences qui lui manquent afin «d’accélérer sa numérisation». On évoque même la création de «nouveaux postes» dans le hub barcelonais. Jelena Trajkovic préfère, elle, prudemment s’en remettre à la «période de consultation suisse».

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Il n’empêche. Nestlé n’est pas la première multinationale à tomber sous les charmes numériques de la capitale catalane. Après avoir annoncé à la fin 2017 la fermeture de son siège neuchâtelois (232 employés), Autodesk recrute à plein régime à Barcelone. Sur les 26 postes à pourvoir actuellement chez le leader mondial du dessin assisté, 21 sont dans le nouveau centre européen de ventes, situé au bout de l’avenue Diagonale, juste en face de la Méditerranée.

Contre la crise, la technologie

En quelques années, Barcelone est parvenue à s’imposer comme le cinquième hub technologique européen. Derrière Londres, Berlin, Paris et Amsterdam… Mais – match dans le match – juste devant la capitale et grande rivale Madrid, selon un rapport de Startup Ecosystem Overview. Les deux villes – qui concentrent près de 60% des 2663 start-up espagnoles – ont attiré en 2017 pour près d’un demi-milliard d’euros d’investissements.

Parmi les aimants, le Mobile World Congress qui regroupe chaque année à Barcelone, depuis 2006, ce qui se fait de mieux en matière de smartphones et autres technologies numériques. Pour Ricard Vallespi (photo), de la Chambre de commerce locale, ces salons professionnels ont notamment permis d’attirer des talents puis de fédérer l’écosystème naissant.

Leur développement coïncide en tout cas avec les années de crise économique les plus difficiles de la démocratie espagnole. Le 15 septembre 2008, la faillite de la banque d’investissement américaine Lehman Brothers secoue l’ensemble du monde financier. C’est la double peine en Espagne, qui doit affronter l’éclatement de sa propre bulle immobilière. Le pays se réveille de son long rêve européen, avec des villes fantômes, des trous béants sur la côte et des aéroports qui n’ont jamais vu le moindre avion.

La crise laisse des banques totalement insolvables, une économie paralysée et une population désœuvrée. Alors que le produit intérieur brut (PIB) se contracte de 3,6%, plus d’un quart de la population active et près de la moitié des jeunes de moins de 24 ans sont au chômage en 2011.

En attendant le retour des diplômés

La génération Erasmus, celle qui a bénéficié des bourses d’anglais du gouvernement Zapatero, est contrainte de retourner à Londres pour laver les verres qu’elle avait descendus dans l’euphorie de ses 20 ans. «Nous sommes ceux qui sont partis, qui sont revenus et qui reviendront. Nous sommes stagiaires, précaires ou faux indépendants», rappelait en juin un chroniqueur d’El País dans son hommage à la génération 88.

Ricard Vallespi se rappelle, lui, d’un afflux inusuel aux différentes formations et aides à la transition professionnelle, notamment en matière numérique. «Beaucoup de gens ont perdu leur emploi à ce moment-là. Ils sont devenus autoentrepreneurs par nécessité.»

Les temps ont changé, et Ricard Vallespi espère aujourd’hui que «tous ces ingénieurs qui sont partis en Allemagne» prendront le chemin du retour. Avec, déjà, la peur que la main-d’œuvre ne suffise pas à accompagner la croissance actuelle. «Nous faisons tout notre possible pour créer les conditions de marché permettant d’attirer les entreprises. Mais tout le talent ne pourra être généré ici», concède-t-il.

Côté patronal, on finit même par se résoudre à faire avec ce qu’on a pour ne pas freiner le cercle vertueux. «Entre capitaines d’industrie, on se tance souvent à coups de «Vous avez un mauvais ingénieur? Envoyez-le moi quand même, j’en ferai un bon», explique une source qui n’a pas souhaité être nommée.

Londres, avec la mer

Le District 22@ est un des symboles de ce renouveau économique. Elevé au tournant du millénaire sur les ruines de l’ancien tissu industriel de Poblenou, il est connu comme le «district de l’innovation». La vieille brasserie a été rasée, le verre se mêle peu à peu aux briques rougies mais on y croise encore des crevasses que les pelleteuses n’ont pas envahies. Le chantier, l’un des plus importants projets européens de remodélisation urbaine, est loin d’être achevé. «Les Jeux olympiques [de 1992] ont ouvert la ville sur la mer. Poblenou s’ouvre désormais aux entreprises», résume Ricard Vallespi qui le compare avec Londres, mais meilleur marché et avec les pieds dans la Méditerranée.

Par endroits, où les rues filent droit vers l’horizon, on croit même sentir ses embruns. A la hauteur de l’avenue Diagonale, un groupe d’enfants en maillots de bain bariolés suit tant bien que mal son énergique monitrice sur patins à roulettes.

La pointe de la tour Glòries (anciennement tour Agbar) pointe timidement entre les nouveaux géants de verre. Rougie par le soleil, cette lointaine cousine du Gherkin londonien devait être transformée en hôtel de luxe après son rachat par la chaîne Hyatt en 2013. Mais la maire, Ada Colau, qui a décidé de mettre un frein au tourisme, ne lui accorde pas de licence. Pendant ces années de polémique, la tour est vide. Elle ne renaîtra qu’en 2017, convertie en bureaux pour sociétés technologiques.

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Facebook vient d’y installer son nouveau centre de lutte contre les fake news. Ses équipes, réunies par langues et liées par un contrat de confidentialité, sont pour l’heure réparties sur six étages mais devraient s’étendre ces prochains mois. Plus récemment, c’est le groupe Oracle, spécialisé dans l’analyse de données et le cloud qui s’est installé dans 3500 de ses 51 300 mètres carrés.

Dans le deuxième garage européen

Car l’écosystème local n’est pas uniquement composé de start-up, mais aussi de secteurs bien plus traditionnels, comme l’automobile. PSA, Renault, Ford, GM: toutes les grandes marques ont construit des usines en Espagne. Avec ses 2,8 millions d’unités en 2017, la péninsule Ibérique est le deuxième producteur européen de voiture, devant la France.

L’usine Seat de Martorell en produit un sixième, au pied du massif Montserrat et de son célèbre monastère qui dominent Barcelone. Créée en 1950, la marque a été rachetée en 1986 par le groupe allemand Volkswagen qui revendique un rôle de «pionnier» dans l’utilisation de robots industriels en Espagne. «On parle d’un temps où le rideau de fer empêchait encore les constructeurs de s’établir en Europe de l’Est», rappelle le directeur financier de Seat, Joachim Hinz (photo).

L’Europe est, depuis, devenue un seul et même marché. Mais l’Espagne a pu capitaliser sur son savoir-faire et sur un réseau de fournisseurs (50 dans le cas de Seat), développé depuis des décennies. «Certes la production n’est pas la moins chère. Mais si vous comparez les talents et les coûts, c’est un des meilleurs endroits du marché, explique le cadre allemand en vantant une culture de la créativité et du design unique. C’est une ville où il est facile d’attirer des talents.»

La marque s’est dotée d’une équipe de neuf personnes chargée de repenser en permanence les processus de production de la smart factory. Parmi ses projets, l’analyse prédictive des pannes automobiles ou des défauts de fabrication (étanchéité) et un appareil permettant de détecter les éventuels impacts et leur intensité lors du transport de pièces manufacturées. «Le prototype est en test entre nos sites de Martorell et Pampelune. Nous essayons de le relier à la blockchain pour que les dommages soient directement facturés aux transporteurs», explique Francisco Requena, chargé de «l’évangélisation digitale».

Investir ou mourir

Le «Created in Barcelona» de Seat a pourtant été menacé. Victime de la crise économique et des politiques d’austérité, l’usine n’est peut-être pas passée loin de la fermeture en 2010. Le marché intérieur s’écroule de moitié, et ne retrouvera probablement pas avant longtemps son niveau d’avant-crise (1,7 million de voitures). «Dans les moments de crise, on remet tout en question, admet Joachim Hinz. Mais nous avons toujours eu la confiance du groupe Volkswagen, qui a continué à investir.»

Seat se tourne davantage vers l’étranger où elle exporte désormais 80% de sa production (la Suisse est son dixième marché), redéfinit son portefeuille en mettant l’accent sur les SUV ou en lançant de nouveaux modèles et même l’Audi Q3 (et l'Audi A1 dès la fin de l’été). «L’exigence liée à l’intégration d’un tel modèle sur nos lignes de production nous a poussés à améliorer tous nos processus et la qualité générale», se rappelle l’exécutif non sans fierté. L’accord obtenu avec les puissants syndicats UGT et Comisiones Obreras permet également d’adapter les cadences en fonction de la demande.

L’innovation contre la plage

Dans un des onze «ateliers» Seat, répartis sur trois millions de mètres carrés, les voitures défilent sur les lignes de production. Toutes différentes: rouge, blanche, moteur à essence, diesel, volant à gauche ou à droite. Martorell en produit désormais 450 000 par an, soit jusqu’à 2300 par jour. Seat a retrouvé la rentabilité il y a trois ans et affiche une marge opérationnelle de 10-11% (contre 8,5% pour la division auto de PSA). «Davantage encore sans les provisions pour le litige du diesel», souligne Joachim Hinz.

Avec ses 14 700 employés, Seat affirme générer près de 1% du PIB national. «Ce que vous vivez en Suisse avec Nestlé, c’est Seat ici», résume son directeur de la communication, Christian Stein. Globalement, l’industrie automobile représente 18% des exportations espagnoles, même si le pays n’est pas toujours considéré comme un constructeur dans l’imaginaire collectif. Une «position stratégique» que Joachim Hinz souhaiterait voir un peu mieux reconnue, notamment par l’organisme de promotion «Marca España qui vend trop de sol y playa».

Du côté de la Chambre de commerce, on ne renonce pas à la carte postale. Pour Ricard Vallespi, «la culture, la gastronomie, le bon vivre, c’est l’écosystème qu’on a. C’est aussi ce qui fait que les startupers veulent s’y installer.»


L’économie affirme son indépendance politique

A Barcelone, même les chiffres semblent toiser les passants avec orgueil. L’Institut de statistique catalan (Idescat) a installé des écrans tournés directement vers la via Laietana. Il y affiche les dernières données conjoncturelles comme on parade avec sa collection de bijoux. Taux de croissance: +3,4%; indice du PIB par habitant (par rapport à l’Europe des 28): 110,7; activité des services: +5,3%. De quoi faire frémir de jalousie la plupart des économies occidentales.

Et pour enfoncer le clou, «en 2017, l’économie catalane a continué à croître au-dessus de la moyenne étatique, pour la cinquième année consécutive», se plaisait à rappeler sur Twitter le gouvernement catalan le week-end dernier. Une façon de se revaloriser après les doutes générés par l’instabilité politique.

Depuis le référendum catalan du 1er octobre 2017, à Barcelone comme à Madrid on s’est mis à guetter les relevés statistiques, les indices de confiance et les mouvements d’entreprises comme on attend les résultats sportifs du week-end. «C’est comme un Barça-Madrid, lâche Ricard Vallespi, de la Chambre de commerce de Barcelone. Chacun regarde ce Clásico comme il le sent.»

Nestlé, Siemens, Facebook ou Oracle: d’un côté, on mémorise la liste d’implantations de multinationales pour vanter l’attractivité de la capitale catalane. De l’autre, on souligne la soudaine répulsion des investisseurs, rappelant que l’Agence européenne des médicaments a préféré s’installer à Amsterdam. Ou que 4000 entreprises ont déplacé leur siège social, dont les banques emblématiques Banco Sabadell et CaixaBank.

Mais on a beau s’accuser mutuellement de scier la branche, l’ensemble de l’économie espagnole semble plutôt bien se porter. En tout cas si l’on s’en tient aux données macroéconomiques. Rythme annuel de croissance? Quelque 3%, soit deux fois la moyenne européenne. Taux de chômage? En diminution d’environ deux points par an. Après avoir atteint près de 26% au plus fort de la crise en 2013, il pourrait passer en dessous de 15% en 2019, selon les dernières prévisions.

Mais ce n’est pas tout: l’Espagne a battu son record touristique pour la cinquième année consécutive. Ils ont été 82 millions à visiter le pays en 2017. Seule la France en accueille davantage. La construction est repartie à la hausse, même si elle ne représente que la moitié de son niveau d’avant-crise. Un peu partout sur la côte et autour de Madrid, des chantiers longtemps restés à l’abandon ont redémarré.

Huileuse instabilité politique

Les remous politiques semblent même couler sur la place financière comme de l’huile extra-vierge, malgré les décapitations (judiciaires) du pouvoir catalan puis celle (parlementaire) du gouvernement de Mariano Rajoy. Le défi séparatiste catalan n’a causé que quelques remous boursiers, aujourd’hui digérés. Et la transition entre le conservateur Parti populaire – visé par un scandale de corruption – et le Parti socialiste ouvrier espagnol n’a même pas fait broncher l’indice phare des valeurs espagnoles, Ibex 35.

Seule ombre au tableau: la consommation intérieure peine encore à retrouver son niveau d’avant-crise. Un problème persistant, lié principalement aux revenus des ménages. L’Espagne est – derrière la Grèce, la Turquie et l’Italie – le pays qui gaspille le plus sa main-d’œuvre parmi les pays industrialisés. Si l’on ajoute au taux de chômage officiel, les données des personnes qui sont sorties du système ainsi que les personnes qui sont forcées de travailler à temps partiel (situation de sous-emploi), le taux atteint 41,5%, selon un rapport de l’OCDE publié au début de juillet.

Alors que d’autres pays ont déjà récupéré leur niveau pré-crise économique, l’organisme voit dans ce taux l’une des raisons pour laquelle la croissance économique n’a profité que de manière très inégale aux Espagnols. Depuis la crise de 2008, le niveau général des salaires a reculé de 0,4%.

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